Une saison théâtrale à Auch au XIXe siècle

 

Nos recherches sur l'histoire du théâtre dans le Gers nous ont amenée à feuilleter la totalité des journaux locaux conservés aux Archives Départementales d'Auch. Le XIX° siècle, plus que tout autre, est d'une richesse extraordinaire et nous avons, dans la somme considérable des documents recueillis, décidé de nous intéresser à la saison théâtrale 1867-68 à partir essentiellement des renseignements que nous fournit le journal Le Gers. Ce journal, plutôt bonapartiste, paraissant les mardis, jeudis et samedis se définit lui-même comme "journal politique du département" ; il est dirigé par Ernest Laharanne et administré par Félix Foix. Ses quatre pages au format A1 comprennent une partie politique française et internationale consistant dans le résumé ou la reproduction d'articles tirés des journaux nationaux, un feuilleton, une dernière page consacrée à la bourse, aux annonces légales et à la réclame. La page trois est plus particulièrement réservée aux nouvelles locales et contient régulièrement les annonces de spectacles donnés au théâtre d'Auch ainsi que des chroniques théâtrales signées J. Lassouquère ou Fortunio. Ce sont ces annonces et ces chroniques qui ont servi de point de départ au présent travail sur le répertoire de la troupe présente à Auch en cette année 1867-1868. Elles nous ont tout d'abord donné l'occasion de reconstituer, soir après soir, le programme, on le verra très chargé, des représentations, elles nous ont ensuite permis de nous faire une idée plus précise de la façon dont on jouait sur la scène élevée grâce à la volonté et à la ténacité de l'intendant d'Etigny et rénovée en 1852 . Il faut cependant prendre ces renseignements avec précaution puisque si ces chroniques constituent bien un reflet de la vie théâtrale à Auch en 1867-1868, elles n'ont nullement la prétention d'être exhaustives ou impartiales. Nous devrons donc toujours nous souvenir que Le Gers nous donne à lire un point de vue à la fois partiel et partial sur les représentations données à Auch. Le témoignage qu'il constitue n'est toutefois pas dénué d'intérêt puisqu'il nous offre la possibilité, un siècle après, de reconstituer une partie de ce qu'a été la vie culturelle dans la cité gasconne. Nous nous attacherons donc à l'étude, plutôt littéraire, du répertoire mais aussi à celle de la troupe ; nous tâcherons de découvrir qui étaient ces acteurs qui jouaient presque à l'année à Auch ; il nous faudra, autant que faire se peut, tenter de définir l'accueil réservé à cette troupe par le public auscitain.

LA TROUPE . LES DEBUTS

Le directeur de la troupe qui prend possession de la scène d'Auch en septembre 1867 est un certain Monsieur Lasserre dont, à vrai dire, nous ne savons rien, si ce n'est qu'il dirige le théâtre d'Auch de 1866 à 1869. La troupe se compose de seize acteurs - sept femmes et neuf hommes - auxquels il convient d'ajouter deux enfants . Nous sommes en droit de supposer qu'un souffleur et un machiniste venaient compléter cet ensemble. Le chef d'orchestre, Monsieur Fontanel faisait partie intégrante de la troupe ; nous ne savons malheureusement rien de la composition de l'orchestre qui accompagnait chaque représentation. Le Gers nous apprend seulement que certains soirs les membres de l'harmonie municipale venaient prêter main forte à un orchestre insuffisant.

Si nous ne savons rien de ces artistes, de leur origine, de leur formation, de leurs émoluments, nous savons, en revanche, comment se faisaient les engagements puisque nous avons eu la chance de retrouver aux Archives municipales une copie de l' Arrêté réglementant les débuts des artistes de la troupe de Monsieur Lasserre pour l'année théâtrale 1866-1867 que nous nous permettons de citer dans son intégralité :

Nous, Maire de la ville d'Auch,

Vu les lois des 12-24 décembre 1789, 16-24 août 1790, 19-22 juillet 1791,

l'arrêté du gouvernement du 1° germinal an VIII, le décret du 8 juin 1806,

les lois des 18 juillet 1837 et 30 juillet 1850 ; le décret impérial du 6 janvier 1864 ;

Vu, à la date du 18 avril 1866 le traité par lequel l'administration municipale a concédé à monsieur Lasserre l'exploitation pendant trois ans de la salle de spectacle de notre ville ;

Considérant qu'aux termes des articles 5-6 et 7 de ce traité, il nous appartient : 1° de déterminer les huit rôles principaux de la troupe de M. Lasserre qui devront être soumis aux débuts dans la période du 1° septembre au 19 novembre ; 2° de réglementer, par un arrêté, le mode de réception des artistes remplissant ces rôles ; avons arrêté et arrêtons :

Article 1° : Les artistes remplissant les rôles principaux suivants seront soumis aux deux débuts exigés par l'article 7 du traité du 18 avril 1866 :

Grand premier rôles en tous genres,

Jeune premier rôle, premier rôle jeune,

Grand premier comique en tous genres,

Premier comique jeune, jeune premier comique,

Premier rôles jeunes, jeunes premiers rôles, coquette,

Jeune première, forte ingénuité,

Première ingénuité, amoureuse,

Déjazet travestie, soubrette.

Si l'une des deux épreuves de début paraissait douteuse, l'autorité municipale jouira du droit qui lui est accordé par le traité du 18 avril 1866 de faire procéder à une troisième épreuve.

Article 2 : Pour éviter la confusion qui naîtrait des débuts trop multipliés dans une même représentation, le Directeur s'en entendra avec l'autorité municipale ; il devra aussi faire agréer à l'avance les pièces de débuts.

Article 3 : Tous spectateurs (hommes) qui assisteront à chaque représentation de débuts seront seuls juges du mérite des artistes et prononceront eux-mêmes leur admission. A cet effet, il sera délivré au guichet, à toute personne avec sa carte d'entrée deux bulletins indiquant le nom des débutants, l'un de ces bulletins portera le mot oui pour l'admission, le second, le mot non, pour le rejet.

Article 4 : A l'issue de chaque représentation, les spectateurs recevront à la porte de la salle les bulletins dont il vient d'être question et les déposeront dans les urnes dont le nombre sera égal à celui des débutants.

Article 5 : Dans l'intervalle qui existera entre les deux débuts et le dépouillement des votes, les urnes seront déposées dans une salle spéciale fermant à deux clefs dont l'une demeurera aux mains de M. le Commissaire de police et la seconde entre celles du Directeur.

Article 6 : Après les deux débuts réglementaires, il sera procédé au dépouillement des suffrages par les soins d'une commission qui sera composée de deux conseillers municipaux et de cinq habitués du théâtre choisis par l'autorité municipale. Le lieu et l'heure de la réunion de cette commission seront annoncés, la veille au moins, à la diligence du Directeur, à la population qui sera admise à assister à l'opération du dépouillement..

Article 7 : Avant, pendant ou après les représentations, tout signe bruyant d'improbation ou d'approbation, toute clameur, interpellation ou manifestation pouvant troubler le spectacle sont formellement interdits, par l'application de l'article 13 de l'arrêté de police municipale du 8 mai 1865 dont toutes les dispositions sont maintenues.

Article 8 : Messieurs le Commissaire de police et le Directeur du théâtre sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté, et les infractions seront poursuivies conformément aux lois.

Auch, le 28 août 1866

Le Maire.

 

Les archives municipales ne contiennent aucun compte-rendu concernant la manière dont ces débuts se déroulaient. Nous ne connaissons pas, par exemple, le nom des divers membres de la commission. Notons au passage que le public était seul juge et que son opinion était déterminante. Le Gers, lui, nous permet de nous en faire une idée plus précise puisque ce journal annonce que dès le 1° septembre 1867, soit le jour de l'ouverture de la saison, six artistes effectueront leurs premiers débuts suivis, le 5 septembre par M. Rémy et mademoiselle Delrio. Les dates des seconds débuts ne nous sont connues que dans quelques cas, celui de M. Rémy le 1° septembre et celui de M. Couturier le 19 du même mois et aussi ceux de M. Jordanis, Melle Clémence et Mlle Delrio . Bien plus riche d'enseignements est la Chronique Théâtrale de Fortunio en date du 17 septembre 1867. Nous y apprenons en effet que "le dépouillement du scrutin pour les artistes dont les débuts sont terminés a eu lieu hier soir et a donné pour résultat l'admission à l'unanimité de madame Couturier, de monsieur Charles Rémy avec une majorité considérable de 187 voix contre 29, de monsieur Paul Evans avec une majorité de deux voix par 66 contre 64 et le rejet de madame Delacroix par 95 non contre 47 votes favorables." Cette épreuve des débuts n'était donc pas totalement factice puisqu'elle pouvait priver un artiste du droit de se produire sur une scène donnée pendant une saison entière, en outre ce principe remettait en cause à chaque début de saison l'engagement pris. Le 21 septembre Fortunio annonce d'ailleurs que "Madame Pauline Delacroix fait (...) des démarches pour obtenir de l'administration et de la direction les faveurs d'un troisième début." Il semble toutefois que ces démarches se soient révélées vaines puisqu'il n'est plus question de cette artiste par la suite.

LES REPRESENTATIONS

La saison débute le dimanche premier septembre 1867 et se termine le dimanche 5 avril 1868, elle s'étale donc sur sept mois durant lesquels la troupe joue effectivement à Auch pendant cinq mois. Elle s'absente un mois et demi pour officier à Nérac : du 11 octobre au 24 novembre. 45 représentations sont données à Auch durant cette saison 1867-68. Il convient de leur ajouter les 3 représentations offertes par des artistes étrangers. La troupe joue les dimanches et jeudis sauf dimanche 8 et jeudi 12 septembre, remplacés semble-t-il par mardi 10, et le jeudi 5 mars. On n'hésite pas à jouer à Noël et au jour de l'an. Jeudi 30 janvier, la représentation est remplacée par la prestation de deux artistes étrangers. En février, "nous entrons dans la quinzaine de la folie et du plaisir bruyant dont le carnaval amène le retour périodique ", la salle de spectacle va se transformer en spacieux salon de danse pendant trois nuits. On ne joue pas le jeudi 5 mars, d'après les annonces du Gers tout au moins. Si nous ne connaissons pas le prix des places durant cette saison , nous savons que les bureaux ouvraient généralement à 19 h. 30 et que le lever de rideau avait lieu à huit heures.

Aux représentations ordinaires viennent s'ajouter les représentations extraordinaires - très courantes au XIX° siècle - données au bénéfice des artistes et membres du personnel du théâtre. Notre saison en compte six .

LE REPERTOIRE

C'est la partie qui intéresse le plus l'histoire littéraire : l'examen de la reconstitution du programme annuel d'après les annonces parues dans Le Gers nous apprend qu'il faut une oeuvre d'une certaine envergure pour que l'affiche de la soirée ne comporte qu'un seul titre . C'est généralement à la représentation de deux ou trois pièces que le spectateur assiste. Un programme aussi chargé et l'utilisation de décors peints en trompe l'oeil dont les changements entraînent de longs entr'actes étirent la soirée en longueur. Les pièces sont variées et nous devons rendre hommage aux divers membres de la troupe qui acceptaient d'apprendre un texte pour le jouer deux fois au maximum. Nous avons répertorié soixante-treize titres que nous avons tenté de classer par genre ; le relevé qui suit est accompagné, dans la mesure du possible, du nom du ou des auteur(s) et suivi, le cas échéant du nombre de représentations supplémentaires :

DRAMES (23)

On trouve sous cette appellation aussi bien des mélodrames que des drames romantiques ou historiques (D.H.).

Belle Gabrielle ou Henri IV au siège de Paris (La), A. Maquet, (DH)

Bohémiens de Paris (Les)

Bossu (Le), A. Bourgeois et P. Féval

Casseur de pierres (Le), Deslys

Catherine Howard, Dumas (DH)

Closerie des genêts (La), F. Soulié

Crime de Faverne (Le), Barrière et Beauvalet

Dame aux camélias (La), A. Dumas

Drame de famille ou l'erreur d'un père (Un), Carré et Barbier

Don César de Bazan, Dumanoir et D'Ennery

Duel sous le cardinal Richelieu (Un), Lockroy et Badon (DH)

Escamoteur (L')

Jean le cocher

Jeanne d'Arc ou l'Héroïne de la France

Jenny l'ouvrière, Decourcelle et Barbier

Jeunesse des mousquetaires (La) (DH)

Marie Jeanne ou la femme du peuple, Alphonse Dennery

Monte Cristo, Dumas et Maquet

Mystères de Paris (Les), Sue et Dinaux,

Paul Jones le corsaire, A. Dumas père

Roman d'un jeune Homme pauvre (Le), Octave Feuillet

Sonneur de Saint-Paul (Le), Joseph Bouchardy

Usurier de village (Un), Rolland et Bataille

Vieux Caporal (Le), Dumanoir et d'Ennery

COMEDIES (19)

Amour d'une ingénue (L'), Abraham et Guillemot

Ange dans le monde et le diable à la maison (L'), de Courcy et Dupeuty

Bataille de dames ou un duel en amour, Scribe

Femmes terribles (Les)

Fils de Giboyer (Le), Emile Augier

Forfaits de Pipermans (Les), Duru et Chivot

Gentilhomme pauvre (Le)

Idées de madame Aubray (Les), A. Dumas fils

Invalides du mariage (Les), Dumanoir et Lafargue

Oscar ou le mari qui trompe sa femme, Scribe, Mélesville et Duveyrier

Paul Forestier, Emile Augier

Petits Oiseaux ou qui donne aux pauvres prête à Dieu (Les), Labiche et Delacour

Pierre Gringoire, Théodore de Banville

Portrait de Clotilde (Le), par un amateur de la ville

Poule et ses poussins (La), E. Najac [+1]

Risette ou les millions de ma mansarde, Edmont About

Roquelaure ou l'homme le plus laid de France, de Leven et Livry

Tartuffe ou l'imposteur, Molière

Voyage de monsieur Perrichon (Le), Labiche et Martin

VAUDEVILLES (19)

Affaire de la rue de Lourcine (L'), Labiche

Baiser de l'étrier (Le), Thiboust, Brisebarre et Nyon

Bonne aux camélias (La), H. Crémieux, [+1]

Deux Papas très bien (Les), Labiche

Fille terrible (Une), Deligny

Filles de marbre (Les), Barrière et Thiboust

Fiole de Cogliostro (La), [+1]

Garçon de chez Véry (Un), Labiche

Grammaire (La), Labiche

Indiana et Charlemagne, Dumanoir et Bayard[+1]

Main leste (La), Labiche et Martin

Margot ou les bienfaits de l'éducation, Clairville et Milon[+1]

Mari dans du coton (Un), Lambert Thiboust, [+1]

Mam'zelle Rose, Decourcelle et Bercioux

Monsieur et une dame ou l'auberge du Berry (Un), Duvert et Lauzanne, [+1]

Monsieur et madame Pinchon, Bayard et D'Ennery

Monsieur va au cercle, Delacour

Passé minuit, Lockroy et Bourgeois

Trente sept sous de monsieur Montaudoin (Les), Labiche [+1]

COMEDIES-VAUDEVILLES (8)

Domestiques ou l'art d'élever ses maîtres (Les), Grangé et Deslandes

Ferme de Primrose (La), E. de Cormon et Dutertre

Monsieur Boude, Brisebarre et Thiboust

Oiseau de passage (Un), Vanderbruch et Varin

Petite Cousine (La), Decourcelle et Barrière

Philippe ou le mariage secret, Scribe, Mélesville et Bayard

Renaudin de Caen, Murger

Serment d'Horace (Le), H. Murger, [+1]

OPERETTE (1)

Lischen et Fritzchen, Moineaux et Offenbach

OPERA - COMIQUES (2)

Moulin joli (Le), Clairville et Varney, [+2]

Rendez-vous bourgeois (Les), Hoffmann et Nicolo

pièce non classée

Les petits Crevés, Abraham, Flan et Crevel

ROMANCES et CHANSONS

Agathe ou bonne comme du pain

Ballade de Charles VI

Femme à barbe (La)

Papa Bourguignon

Plaintes d'une fleur (Les)

Reine de la valse (La)

 

Comme le montre ce relevé, la plupart des textes joués à Auch est tombé dans l'oubli et le grand public a du mal à imaginer en quoi consistaient ces spectacles. Il n'en demeure pas moins que sur les soixante treize pièces qui composent ce répertoire, on compte vingt-trois drames pour quarante-six pièces comiques de courte durée si l'on additionne les comédies, vaudevilles et comédies vaudevilles. On peut ainsi voir une espèce d'équilibre se dessiner entre les pièces plutôt larmoyantes et les pièces destinées à susciter le rire. Le chant avait une importance certaine dans les spectacles donnés à Auch en cette année 1867-68 puisque, aux vaudevilles et l'opérette d'Offenbach, viennent s'ajouter des romances ou chansons qui semblaient avoir la faveur du public. Le lecteur moderne peut s'étonner de l'absence de textes classiques des XVII° et XVIII° siècles mais le XIX° siècle fut si riche en productions dramatiques de tous genres et de tous degrés qualitatifs qu'il ne faut pas en tenir rigueur à M. Lasserre. Les critiques, dans l'ensemble, louent les efforts du Directeur pour fournir au public des spectacles variés et attrayants. Réguliers sont les reproches concernant le choix de la direction de faire jouer des drames sur la scène auscitaine car il semble que ni la taille de la scène ni le matériel (décor, costumes et accessoires) dont on dispose ne soient appropriés à cet exercice : "Nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver de vifs regrets et un véritable serrement de coeur chaque fois que nous voyons un de ces beaux drames de la grande période romantique rapetissé pour l'ajuster aux proportions mesquines de notre scène, dans le but plus ou moins rationnel de plaire au public". Les textes comiques, en revanche, emportent les suffrages : "la direction de notre théâtre ayant renoncé, en partie au moins, à faire représenter exclusivement de vieux drames exhumés de la poussière de ses archives, nous a cette semaine, donné deux charmantes soirées d'où les spectateurs ont pu sortir le coeur gai et l'esprit satisfait. (...) Il nous semble que la comédie et le vaudeville conviennent mieux que le drame à la nature et au talent des artistes qui composent notre troupe ".

LA MISE EN SCENE ET LE JEU DES ACTEURS

Nous nous devons une fois encore de préciser que les seuls renseignements dont nous disposons sont ceux que nous fournit Le Gers. S'ils sont à manier avec précaution, ils n'en demeurent pas moins un témoignage intéressant sur la manière dont le public, ou au moins une partie de celui-ci, percevait les spectacles. Fortunio, dans ses chroniques théâtrales, émet parfois des jugements sur le jeu des acteurs ; il est indéniable qu'il a ses préférences ainsi il ne manque jamais une occasion de tancer vertement Madame Victorine Genest dont il écrit : "Chez cette artiste, la passion est toujours au dessous de zéro et quand elle parle, il nous semble qu'il tombe du givre dans la salle ". Ailleurs, à propos de la prestation de la même actrice dans Tartuffe, il affirme "qu'elle a joué déplorablement le rôle d'Elmire qui lui a été confié et que c'est mal servir les intérêts de la direction et manquer au public que d'aborder la scène sans savoir un mot des deux derniers actes de la pièce qu'on joue ". Il l'accuse enfin d'être plus désireuse de "montrer ses jolies épaules et ses belles toilettes " que de jouer correctement. Madame Couturier, en revanche, plaît à notre critique qui ne tarit pas d'éloges : "Son jeu est parfait et sa tenue irréprochable (...). [Elle a] une physionomie sympathique qui fait d'elle une gracieuse et charmante ingénue.. Mme Couturier, en un mot, est une excellente acquisition pour notre scène ". En outre, elle chante tellement bien qu'elle "pourrait aborder l'opéra-comique ". De Maria Delrio, spécialisée dans les rôles de soubrettes travesties, qui, "sans être belle comme une amoureuse est jolie comme un caprice ", le critique se contente de mentionner les costumes : "son costume empire allait très bien à sa taille peu élevée " ; ailleurs il note qu'elle "avait un ravissant costume débardeur qu'elle portait avec [une] désinvolture toute cavalière ". Lorsque la critique s'en prend aux acteurs, elle est tout aussi véhémente et partiale. L'acteur, qui est aussi le régisseur, M. Bachimont "donne (...) des leçons d'art dramatique aux divers membres de la troupe, mais il met plus de fougue dans ses leçons que dans ses rôles ". Le critique engage "Monsieur Paul Evans à modérer ses élans ".

Le jugement sur Monsieur Felder est plus nuancé : "cet artiste a un extérieur agréable ; il est généralement bien tenu ; mais il a une manière d'appuyer les finallles qui agace le nerfs et dont nous l'engageons fort à se corriger ". Les autres acteurs emportent l'adhésion de Fortunio qui ne tarit pas d'éloges. C'est ainsi qu'il reconnaît à M. Jordanis, jeune premier rôle, "des qualités incontestables pour la traduction des rôles sérieux." Selon lui, le jeu de M. Charles Rémy, grand premier rôle, "est parfait et sa tenue irréprochable". Enfin, M. Couturier, premier comique en tous genres, "sait se grimer admirablement et prendre avec une aisance remarquable l'attitude qui convient le mieux au personnage qu'il représente ; il est d'un naturel parfait ; il s'identifie totalement avec ses rôles (...) il conserve toujours une excellente tenue sans jamais tomber dans la trivialité et le grotesque. Son admission est donc une véritable bonne fortune pour notre théâtre ". Il est une phrase de portée générale qui revient assez fréquemment sous la plume de notre critique : "Son jeu était parfait et sa tenue irréprochable". Ce jugement récurrent sur le jeu des acteurs, outre qu'il ne signifie pas grand chose, ne nous est d'aucune utilité pour imaginer avec précision la manière dont le jeu se mettait en place sur scène. Les critiques précises restent en effet plutôt rares, l'auteur donnant plus volontiers une impression générale, favorable ou défavorable. C'est ainsi qu'il mentionne "une véritable solennité dramatique dont la bonne interprétation [lui] a causé une agréable surprise ." Ailleurs, il prend un malin plaisir à rappeler qu'une "pièce a été jouée sans entrain par des artistes dont pas un ne savait son texte ". Malgré tout le critique semble éprouver une certaine tendresse pour la troupe de monsieur Lasserre dont il aime à faire les louanges : "en résumé, la troupe d'Auch est, sans parti pris, et sans intention de lui adresser des flatteries, bonne dans son ensemble : il y a, dans ses rangs, des artistes de talent qui ne seraient déplacés nulle part ; pourquoi faut-il qu'ils soient condamnés à jouer dans le désert ?"

LE PUBLIC

En effet, si tous les efforts, même maladroits, de la troupe et de son directeur sont tournés vers le public, celui-ci se fait désirer et c'est devant une assistance clairsemée qu'a lieu la majeure partie des représentations. Le journaliste s'en indigne souvent et exhorte ses concitoyens à faire preuve d'une curiosité plus grande. Dès le 12 septembre 1867, il note qu'il "est fâcheux que pour une telle représentation [Les Idées de Madame Aubray], la salle n'ait pas été mieux garnie". Dix jours plus tard il écrit : "de la soirée de jeudi, nous n'avons que du bien à dire mais c'est avec une certaine tristesse que nous parlons d'une excellente représentation donnée en présence de quelques rares spectateurs et de nombreuses banquettes vides (...). Les vendanges, l'absence de beaucoup de citadins, les vacances enfin, pendant lesquelles on préfère la campagne à la ville sont autant d'obstacles qui nuisent aux bonnes recettes ". De septembre à mi-décembre, le théâtre est très peu fréquenté et les comédiens s'adonnent à leur art devant "un auditoire d'élite". Le critique s'en émeut puisqu'il écrit même le 7 décembre : "notre pauvre chronique est bien le plus inutile sermon que nous ayons jamais prêché dans le plus triste désert (...). Nous dirons un seul mot du théâtre de notre ville dont nous supposons que malgré tous nos articles, malgré les nombreuses affiches apposées deux fois par semaine, malgré même la subvention accordée par le conseil municipal, beaucoup d'habitants ignorent jusqu'à l'existence." A partir de la fin du mois de décembre, sans qu'aucune raison majeure ne semble expliquer ce revirement, les Auscitains se mettent à fréquenter le théâtre avec une certaine assiduité puisqu'on peut lire dans Le Gers : "enfin, nous changerons de thème en adressant nos compliments à la direction et au public : les deux représentations de dimanche et de jeudi ont fait deux bonnes salles, pas trop pleines, sans doute mais assez garnies pour que l'on n'aie point l'impression d'entrer dans une nécropole après avoir franchi le contrôle ". Cet engouement soudain se maintient en janvier et les mois suivants pour la plus grande joie de Fantasio qui se félicite d'avoir vu "les loges et les stalles des premières presque remplies de jolies femmes ."

Il va de soi que la désertion du public entraînait un manque à gagner évident qui mettait en péril la présence même d'une troupe à demeure dans la cité gasconne. "Nous sommes même d'avis que M. Lasserre n'a pas ce qu'on appelle les grâces d'état pour faire un parfait directeur de théâtre ; mais quand nous le voyons payer l'expérience qu'il acquiert sans doute chaque jour et combler avec ses deniers le déficit que laisse chaque année le budget de la direction, nous ne pouvons nous empêcher de mettre beaucoup de bienveillance dans nos critiques ". Les archives municipales ne semblent pas comporter de plus amples renseignements concernant cette partie purement économique qu'il serait très intéressant d'étudier pour mieux comprendre comment on est passé en un siècle de la présence d'une troupe d'acteurs professionnels pendant la moitié de l'année au simple accueil de spectacles itinérants aujourd'hui.

Auch a donc connu au siècle dernier une vie culturelle relativement intense, du moins en ce qui concerne le théâtre. La programmation privilégiait les textes contemporains et recherchait la variété des genres. La qualité des textes montés sur la scène auscitaine en cette saison 1867-68 n'est certes pas extraordinaire. L'ensemble s'inscrit pourtant dans le goût du siècle qui favorisait souvent la quantité au profit de la qualité . Il semble hélas qu'à partir de 1898 le théâtre d'Auch ait cessé d'accueillir une troupe fixe et se soit contenté de recevoir des troupes ambulantes. L'attitude du public n'est certainement pas étrangère à cet état de fait.

Christine CARRERE SAUCEDE

IUT GEA

24 rue d'Embaquès

32000 AUCH

(publié pour le compte de l'IUT Paul Sabatier, Toulouse, département GEA Auch)

Email : Christine CARRERE SAUCEDE


Lire également :

Christine CARRERE SAUCEDE, "La salle du théâtre d'Auch"

 


Retour au menu principal


Pour tout problème de consultation, écrivez au webmestre

Société Archéologique du Gers.
13 place Saluste du Bartas 32000 AUCH, FRANCE Tél : [33] 05 62 05 39 51

Mise à jour : 21 janvier 2009