DE L'ESPRIT TALMUDIQUE A LA HAINE DE SOI.

Réflexion sur l'identité juive.

 

"Dieu dit à Abraham : "Ta femme Saraï, tu ne l'appelleras plus Saraï,, mais son nom est Sara. Je la bénirai, elle deviendra des nations, et des rois de peuples viendront d'elle". Abraham tomba la face contre terre, et il se mit à rire car il se disait en lui-même : "Un fils naîtra-t-il à un homme de cent ans, et Sara qui a quatre-vingt-dix ans va-t-elle enfanter ?" " (Gen. 17.15).

Et de cette première blague, va naître Isaac (Yits-haq), "il rira" en hébreux. Isaac est le messager du rire de la Bible, il est de fait le guide parfait pour comprendre l'esprit talmudique, pour ceux qui entrent et lisent le Talmud, car on ne peut y accéder sans une once d'humour.

Le Talmud est cette somme infinie d'interprétations et de commentaires, à la fois juridiques, philosophiques et littéraires de la Bible juive. Il est fondé sur un refus radical de tout enfermement et enseigne qu'un texte est indéfini, infini et ouvert à toutes les nouvelles interprétations. C'est ce qui fait dire que le peuple juif n'est pas le peuple du Livre, mais le peuple de l'interprétation du Livre.

Le Talmud est compris comme le lien de la mise en jeu de ces interprétations. Le sens donné se construisant patiemment comme si l'on construisait un Temple (même laïc).

Il ne s'identifie donc pas à une vérité révélée, absolue, finie ou close, que l'on devrait imposer à tous. Aucune parole n'est ici dogme, imposition, idole, intégrisme.

L'esprit talmudique c'est ce qui anime la logique du sens contre la logique d'une vérité donnée. Il invite avec humour à renoncer au définitif et aux conclusions radicales.

"Une femme à qui l'on doit de l'argent se voit un jour remettre par son créancier un paiement en nature : un paon. N'ayant jamais vu de sa vie un paon, elle va consulter le rabbin pour savoir si ce paon est bien casher. Après l'avoir écouté, le rabbin lui répond "Mon père, le grand Rabbi Issac a toujours dit que le paon n'était pas casher". "Mais, intervint la femme, que vais-je faire de ce paon ?". "Laisse-le moi, je vais le mettre dans ma basse-cour et tu pourras venir le voir quand tu le souhaiteras". Quelques mois se passent et un jour, ne voyant plus son paon dans la basse-cour du rabbin se précipita-t-elle aussi tôt chez lui. "Rabbi, rabbi, où est passé mon paon ?". "Ton paon ? Hé bien je l'ai mangé !". Interloquée, la femme s'exclama au rabbi "Comment tu l'as mangé ! ? Mais tu m'as dit que ton père, le grand Rabbi Issac, a toujours dit que le paon n'était pas casher !". "Oui, dit le rabbin, mais concernant la question du paon, mon père et moi n'avons jamais été d'accord..."."

Si, comme l'écrit Emmanuel LEVINAS, "Les mots ne renvoient pas à des contenus qu'ils désignent, mais, en premier lieu, littéralement à d'autres mots", on comprendra mieux que la disposition de l'esprit talmudique veut que quand un Maître propose une interprétation, son interlocuteur l'ébranle dans sa position.

C'est le règne du pluralisme interprétatif, les mots ne sont pas figés dans un sens littéral, il existe des niveaux d'interprétations, des jeux avec les mots.

"Jamais l'esprit ne donne congé à la lettre qui le révèle. Bien au contraire, l'esprit éveille dans la lettre de nouvelles possibilités de suggestion", écrit ailleurs LEVINAS.

Un rabbi a un jour noté que "Tant que le lecteur n'a pas innové en apportant une nouvelle interprétation, il n'est pas encore considéré comme un lecteur actif et sa parole n'a que le statut de "parole parlée" déjà existante, préfabriquée par les institutions, héritage passif d'une mémoire disponible".

Ce qui est demandé est un dépassement, de soi, de sa pensée, et ce continuellement. Il s'agit d'apporter sa propre interprétation réfléchit, son commentaire personnel à ce qui nous est donné, offert, au questionnement.

Le propre de l'esprit talmudique c'est un dévoilement continuel.

"A la synagogue, deux juifs viennent à se disputer : "Non, le blanc n'est pas une couleur!", "Si le blanc est une couleur!", "Non!!", "Si!!". Alerté par les cris, le rabbin accourt aussi tôt et demande ce qui ce passe. "Il affirme, dit l'un des juifs, que le blanc est une couleur! Peux-tu nous donner, rabbi, ton avis ?".Le rabbi réfléchi et donne son avis "Il est écrit dans un texte que le blanc est bien une couleur". Sur ce chacun repart de son côté. Puis à nouveau des exclamations "Non, le noir n'est pas une couleur !", "Si!!", "Non!!". A nouveau le rabbin accourt "Que se passe-t-il encore ?". "Rabbi, il affirme maintenant que le noir est une couleur". Le rabbi réfléchit encore, puis déclare "Il existe un texte où il est écrit que le noir est bien une couleur". Et l'autre juifs de déclarer "Ah, tu vois bien que je t'ai vendu une télévision couleur !".

Vladimir JANKELEVITCH a remarqué que "l'humour exige de l'homme autre chose encore : qu'il se moque de lui-même, pour qu'à l'idole renversée, démasquée, exorcisée, ne fut pas immédiatement substituée une autre idole".

La place de l'identité se trouve placée au centre de cet esprit. Elle est en continuelle mouvement se cherchant sans fin et constituant ce que l'on pourrait nommer une dialectique de "l'identité juive".

On me rapporta un jour la réponse qu'a reçu un ami parlant avec un rabbin de bioéthique : ne se rappelant plus du nom du premier bébé éprouvette il alla voir le rabbi qui lui indiqua que lui connaissait ce nom et qu'il était très surpris que mon ami, juif, l'ai oublié, d'autant plus, indiqua le rabbi pour essayer de l'aider, que ce premier bébé éprouvette était juif.

Sa mémoire ne lui venant pas à son secours, il demanda finalement la réponse, et le rabbi, avec un large sourire, de lui répondre "Tu as déjà oublié Jésus ?".

L'humour juif contient une certaine dose d'auto-dérision, voire d'auto-agression, c'est un exorcisme, un dévoilement du malheur mais aussi un effort pour y répondre.

Il suffit de lire le texte de FREUD "Le mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient" pour s'éclaircir la pensée.

Son identité le questionne, l'angoisse et finalement s'en amuse .

"Issac part en voyage à Tokyo, et si tôt arrivé s'enquiert de savoir où se trouve une synagogue. Après s'être renseigné, il en trouve une et y entre. Tous les fidèles sont des japonais, même le rabbi a les yeux bridés et la peau mate. Ce dernier s'approche d'Issac "C'est un grand honneur pour notre synagogue que de recevoir un étranger" Timidement le rabbi pose une question "Excusez-moi, mais vous êtes juif ?" et Issac de répondre par l'affirmative. "Comme c'est surprenant, dit le rabbi, vous n'en avez pas du tout le type !".

Cette dernière histoire démontre, humoristiquement et sérieusement, qu'il n'y a pas d'identité juive, mais des possibilités d'identités.

L'écrivain juif MESCHOVIC avait cette vision de l'identité juive " Il n'y a pas à s'étonner que la question de l'identité ne puisse recevoir de réponse. Elle n'en recevra pas. Ou, ce qui revient au même, elle ne cesse, ne cessera pas, d'en recevoir. Non seulement il n'y a pas de définition du juif, mais comme tout ce qui est de l'ordre de l'humain, il échappe au définir".

Cette orientation est complétée par Alain POLICAR qui a précisé que "Ni fidèle d'une religion, ni membre d'une race, les juifs peuvent-ils être mieux définis par le concept de peuple ? Bien que d'usage courant, il nous semble qu'il est également inapproprié, les juifs n'ayant ni langue, ni terre, ni culture, ni histoire communes".

Le juif est indéfinissable dans le questionnement de son identité.

Juif religieux, juif athée, juif agnostique, juif judéophobe,...juif incertain, qui se dérobe aux classifications courantes. Cette identité est revendiquée de mille façons et refusée d'autant de fois. Cette "marque" colle à la peau, à la chair, à l'esprit, souvent lourdement, et l'on peut venir à la mettre en avant, d'une façon plus ou moins tolérante, ou à la refuser, la nier, la haïr.

Albert MEMMI nous a donné, il y a trente ans de cela, son point de vue "Je ne voulais plus être cet être infirme qu'on nommait un juif, surtout parce que je voulais être un homme, et parce que je voulais aller vers tous les hommes, pour reconquérir toute cette humanité qui m'était discuté".

Il s'agit de partir d'un particularisme plus ou moins clos vers l'universalisme abstrait, l'Homme. La réaction historique la plus courante à été celle de bourgeois juifs occidentaux qui depuis la Révolution française ont essayé d'émousser, de camoufler leur judéité, leur manière de vivre, leur appartenance au judaïsme. Bon nombre de juifs sont encore ignorant du judaïsme et peu sont conscient de leur judéité. Albert MEMMI se rangeait "parmi les incroyants, parmi les juifs incroyants, puisque être juif ce n'est pas tellement une croyance mais une condition objective". On pourrait rajouter, que c'est une conscience d'être.

A côté de cette réaction douce, se trouve une réaction à l'identité plus accentuée, plus dure, marquée par ce que Théodor LESSING a nommé Der jüdische selbsthass, la haine juive de soi-même.

L'humoriste DANINOS l'exprimait ainsi "Les Irlandais n'aiment pas les Anglais, les Anglais n'aiment pas les Français, les Français n'aiment pas les Allemands, mais personne n'aime les juifs...pas même les juifs".

Dans un ouvrage de Jacques LE RIDER ("Modernité viennoise et crise de l'identité"), l'auteur considère que cette haine de soi est le propre des juifs de Vienne du début du siècle. En 1936, FREUD écrivait sur le sujet "Ne croyez-vous pas que la haine de soi telle que la dépeint Théodor LESSING soit un phénomène typiquement juif ? Je pense que c'est réellement le cas."

Théodor LESSING, qui écrivit donc en 1930 un ouvrage intitulé "La haine juive de soi-même" notait que "Les événements de l'histoire humaine, cette chaîne ininterrompue de changements fortuits du pouvoir et d'actions arbitraires, cet océan de sang, de fiel et de sueur, serait insupportable si l'homme ne pouvait lui attribuer un sens. Il ne suffit pas pour lui d'assigner à chaque effet une cause, il lui faut donner un sens à chaque événement; ainsi lorsqu'il dit "à qui la faute", il y a déjà un jugement moral. Ce besoin de conférer un sens intervint de deux manières : soit en faisant tomber la faute sur l'autre, soit en se déclarant soi-même coupable."

A la même époque, Moritz LAZARUS écrivait un texte ("L'éthique du judaïsme") où il mettait l'accent aux chapitres 40 et 41 sur le fait que le point central du judaïsme serait "Pourquoi nous persécute-t-on ? Parce que nous avons commis des péchés".

A cela, LESSING remarquait que "chaque fois que le juif devait chercher à expliquer un destin douloureux, il se heurtait à la difficulté suivante : selon la doctrine juive, tout tient en la volonté divine et tout provient du destin divin".

Hors, dans le judaïsme, il n'y a ni diable, ni puissance extérieure, ni position opposée à Dieu. Tout est en Dieu, même le mal et le mauvais doivent s'y organiser. Le destin douloureux est compris dans l'être "Dieu ne peut pas te protéger contre toi-même".

La problématique consiste donc à prendre la faute sur soi-même et à la travailler. Nombre de juifs malades de leur origine fourniront un tableau typique de cette haine de soi (Paul REE, Otto WEININGER, Arthur TREBITSCH, Max STEINER, Walter CALE, Maximilian HARDEN,...).

Cette expression prendra plusieurs types d'expressions : assimilation, conversion, mariage mixte, changement de nom, judéophobie, suicide,...

Le docteur ZOLA, fils d'Emile ZOLA, a raconté un jour que les bourgeois juifs contemporains de l'affaire DREYFUS affirmaient que les deux juifs qui leur avaient fait le plus de tort étaient JÉSUS et DREYFUS. Il ajouta que concernant l'affaire de ce dernier, si cela avait dépendu de ces juifs, ils auraient étouffé l'affaire et laissé DREYFUS à son cachot.

De 1890 à 1937 environ, l'immigration de juifs venant de Russie ou d'Allemagne offrait à la vue des juifs autochtones, assimilés, un spectacle d'incompréhension et de gêne, de part leurs façons de s'habiller, de leurs parlés, de leurs moeurs,...Ils réveillaient un passé, une origine, une filiation désormais enfoui, oublié, effacé, qui remontait par effraction à la surface, et ils venaient là s'agiter sous les yeux de la population entière au risque de remettre leur position d'"intégrée", d'assimilés, à l'ordre du jour. C'était une remise en question que l'on ne voulait pas questionner. Et la honte s'installa, et la haine se forgea.

André SPIRE racontait un souvenir de jeunesse à ce propos "Et quand le père retrouvait chez son enfant un de ces mots, un de ces gestes qu'il connaît bien, parce qu'ils sont ceux de ses grands-pères, il lui disait : Ne fais pas cela, c'est juif !".

Aussi dans ses souvenirs de jeunesse, Albert MEMMI a indiqué qu'il a "même connu quelques juifs franchement antisémites". Quelques uns de ses camarades de lycée, de bonne bourgeoisie juive, allaient s'inscrire dans des mouvements politiques au programme antisémite avoué. Ce qui lui fit dire "Voulaient-ils égoïstement se préserver en faisant partie à l'avance du camps des vainqueurs probables ? ou plus sottement, croyaient-ils désarmer par leur bonne volonté, les futurs assassins?".

On connaît le cas contemporain de ces juifs incorporés au sein d'un parti politique classé à l'extrême droite du champ politique français qui possède une structure du nom de "Comité national des français juifs" avec pour représentant Jean-Charles BLOCH et Robert HEMMERDINGER.

Comment expliquer, sinon par le refus de son identité héritée, le côtoiement de juifs et de nostalgiques d'une période noire et brune ? Comment ne pas dépasser ce lourd héritage si l'on ne veut, ou peut, point l'assumer, par un ralliement aux Hommes, dans sa version universelle ?

La guettoisation du juif, le particularisme radical, sont aussi néfastes pour le juif que l'est sa haine de soi, ou que l'est la haine des juifs par des universalistes radicaux négateurs et niveleurs d'identités.

Le modèle ghettoïque implique un mode de vie mono-ethnique de regroupement auto-ségrégatif, c'est-à-dire que les individus sont réduis à ne plus être que des représentants exclusifs de leur communauté, et cela implique un processus "autiste" de culturalisme radical qui enferme des individus dans des groupes d'appartenance fermés sur eux-même (on pourra se reporter au film "Kadosh").

Quand au modèle universaliste extrême, il vient à nier l'être en soi, cette particularité qui fonde l'individu même, où l'on vient à vouloir d'une manière excessive une homogénéisation des individus, récusant tout particularisme de base, sa phase radicale et meurtrière aboutissant à un ethnocide, à une purification, une extermination du différent.

Le pari reste à faire d'accepter une particularité au sein d'une universalité, qui est une position, il est vrai, peu confortable, évidente et facile, mais dont nous ne pouvons point faire l'effort de le poser.

 

Valéry RASPLUS

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Mise à jour : 21 janvier 2009