Le discours démocratique, entre consentement et anathème.

 

«Le Discours est le langage mis en action, la langue (.) en tant qu'assumée par l'homme qui parle et dans la condition d'intersubjectivité. » (in M. Tutescu, Précis de sémantique française, éd. Klincksieck, 1975, p 179). C'est-à-dire, comme « fait de la communication des consciences ; situation dans laquelle des thèses peuvent être examinées par plusieurs individus, en fonction de principes communs. L'intersubjectivité est requise pour définir des vérités objectives, car ces dernières doivent pouvoir être discutées, critiquées, admises par toute personne, tout sujet connaissant possible. » in J. Santuret, le dialogue, ed. Hatier, 1993, p 73 ). Voilà cadré le sens, compris ici, du mot discours. Si au cours de cette réflexion, je viens à faire emploi de citations , ce n' est, jamais, je pense, pour donner de l'autorité à une quelconque démonstration ; seulement pour faire sentir, voire réfléchir, de quoi auront été tissés en profondeur cette aventure, et moi-même. Les citations sont utiles dans les périodes d'ignorance ou de croyances obscurantistes.

« Dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'événement aléatoire, d'en conjurer la lourde, la redoutable matérialité. » Cette remarque faite par M. Foucault (in L'Ordre du discours, éd. Gallimard, 1971, p 10), vaut pour notre temps où une telle réflexion a la possibilité de se voir coupée avant la fin, comme elle le valait pour les temps où les index prenaient force morale, comme si cette morale exigeait une police du discours et de la pensée.

Au moment où se multiplient des modes de désocialisation concrète, on pourrait se poser la question de savoir si le discours démocratique n' existerait dans la pratique que par sa prononciation, afin que les usagers de ce monde conservassent au moins le nom de ce qu'ils ont perdu. Nietzsche remarquait dans Le gai savoir : « nous sommes-nous jamais plaints d'être mal compris, méconnus, confondus, calomniés d'être mal entendus et de ne l'être point ? » (§ 371, Nous qui sommes incompréhensibles).

L'orientation de cette réflexion se trouve tracée par les questionnements suivants :

Comment une démocratie pluraliste peut-elle s'accommoder d'adversaires idéologiques ? Peut-on rencontrer, discuter et affronter intellectuellement un adversaire idéologique ? Peut-on s'en dispenser ? Sa fréquentation perturbe-t-elle inévitablement les pensées et les actions de celui qui s' engage dans la voie du dialogue ? Est-on un naïf, un complice, un manipulé, un complaisant ? Y a-t-il des interlocuteurs-nés et des non-interlocuteurs-nés ? Peut-on préférer l'excommunication à l' argumentation ?

Pensez donc à une situation où vous seriez amené à être confronté à un interlocuteur a priori infréquentable ou présenté comme tel, ayant acquis une mauvaise réputation selon les normes en cours, selon la côte morale de la saison.

1. Bases minimales d'un discours démocratique

Le préalable à toute discussion, est l'échange d'arguments établis sur des règles acceptées réciproquement. Ces règles constituent des présuppositions nécessaires.

La liberté : liberté de pensée, de conscience, de religion, d'opinion, d' expression, que l'on trouve dans la Déclaration universelle des droits de l' homme (art 18-19). « . pourvu que leur manifestation ne trouble par l'ordre public établi par la loi » (art 10, 1789) ou « . sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (art 11, 1789).

L'égalité : si toute les opinions ne se valent pas, les arguments doivent valoir par eux-mêmes et non par rapport à celui qui les dit. Car on rentrerait dans l'argumentation d'autorité, acceptant que pour une parole donnée, similaire dans le fond à une autre, l'attention hypersélective se reporterait sur un orateur pré-établi de sa convenance. Celui qui parle, correctement sélectionné, a de ce fait plus d'importance que ce qui est dit. On entre alors dans un schéma de suprématie d'une caste de discuteurs légitimes, d'âmes professorales « toute fière de son dogmatisme » (in G. Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, Ed. Vrin, 1938, p 9), auxquels on doit révérence et soumission, ne pouvant, ô blasphème, remettre en cause leur mode d'action paternaliste, de directeur de conscience coulant. Marcel Conche dans Le fondement de la morale ( Ed. Mégare, 1990, pp.38-39) mettait les points sur les i : « il y a différentes façons de s'adresser à un autre homme. On peut s'adresser à un homme comme on s'adresse à un chien ou à un esclave simplement pour lui donner un ordre auquel il doit obéir sans le comprendre, ou qu'il peut comprendre mais n'a pas à discuter : alors on exclut que celui à qui l'on s'adresse ait le droit à la parole parce qu'on exclut que la vérité puisse venir de lui . Mais si l'on s'adresse à lui comme un interlocuteur, que l'on interroge et que l'on écoute, qui répond, interroge, et, de toute façon, écoute, on le considère comme capable de vérité et libre, dès que l'on peut répondre à toute question, fut-ce en constatant simplement que l'on ne sait pas. »

La fraternité : le discours démocratique suppose une ouverture d'esprit allant de pair avec le respect d'autrui, ce qui implique de ne pas considérer comme expressions acceptables : l'injure, la diffamation, l' incitation à la haine, à la violence, à la falsification, toute atteinte à la dignité d'une personne, d'un groupe social ou d'un peuple. Car les auteurs de ces pratiques, détruisent par leurs positions hyper-critiques tous présupposés dialogiques. Ils s'excluent eux-mêmes de l'espace normé des débats.

D'où la nécessité évidente de pratiquer une tolérance active au sein du discours démocratique, par le refus d'accepter, d'adorer ou d'adhérer les yeux fermés, mais également de condamner radicalement sans argumenter ou sous de faux prétextes. Rien n'interdit alors à partir de là, une rencontre avec un adversaire idéologique, dans le respect réciproque des présuppositions énoncées ci-dessus, servant de fondations au discours démocratique. C'est cet accord préalable, implicite ou explicite, de non exclusion dans les débats, qui fait qu'il existe des études sur des terrains fort variés, concernant des milieux marginaux, culturels, religieux, politiques, extrémistes, minoritaires. des rencontres entre locuteurs, d'orientations plus ou moins différentes.

Abordons maintenant le cas de l'anathème du discours démocratique, plus particulièrement le cas de la fréquentabilité du discours hétérodoxe au sein d'une démocratie pluraliste. Du discours, mais également de son producteur.

2. Le discours démocratique jugé infréquentable par de belles âmes.

Si les bases d'acceptation du suivi discursif prennent effet, alors on ne refusera pas le locuteur qui argumentera avec analyse, rigueur et inventivité, faisant ainsi l'économie de fantasmes. Ce locuteur nous fera l'honneur d'être le meilleur des adversaires intellectuels. Instruit et ouvert, Socrate, dans Gorgias, estimait « qu'il y a plus grand avantage à être réfuté, dans la mesure où se débarrasser du pire des maux fait plus de bien qu'en délivrer autrui » parce qu'à son sens « aucun mal n'est plus grave pour l'homme que de se faire une idée fausse. » (458c) et de rajouter plus loin à destination de Polos : « allons, n'aie pas peur de te fatiguer pour rendre service à un ami : je t'en prie réfute moi. » (470c).

Accepter ce principe de réfutation, c'est accepter le principe d'ouverture figuré par la démocratie. Mais « par » ne veut pas dire forcément tenu « dans » la démocratie ! En effet, la pratique démocratique du discours peut être dévoyée dans les faits par ceux qui s'en croient les plus véhéments défenseurs. De beaux idéaux peuvent être instrumentalisés au nom même de leur défense, de nobles principes peuvent couvrir de lamentables exactions, des valeurs communément admises peuvent être utilisées dans un esprit du soupçon, et finalement au nom de ceux-ci recourir à des chasses aux sorcières de style maccarthystes ou à des procès de style staliniens, le tout légitimé dans un bel emballage aux couleurs démocratiques.

La négation de la réfutabilité comme principe démocratique, comme l'estimait par exemple Karl Popper, a pour représentant des penseurs traditionalistes obstrués, s'indignant de l'existence de discuteurs, qui plus est, de contradicteurs potentiels. Leur phrase type étant « comment cela est-il admissible ? ». Le discours de l'adversaire idéologique vient selon l'indignation de douaniers en chaleur, d'une région qui est cataloguée sur leur carte du prêt-à-penser comme zone pestiférée. Loin de leur nombrilisme, donc forcément sauvage, cette région où se meut le discours hétérodoxe, est catégoriquement martelée d'un interdit cognitif, matérialisée par un solide cordon sanitaire qui sert d'apartheid discursif. Il s'agit d'illégitimer le complexe locuteur-discours, ce qui sous-entend la présence d'une élite de la pensée inébranlable, donc non jouissive, d'orientation strictement conforme à un dogme, et qui joue le rôle d'une avant-garde composée d'individus supposés les meilleurs idéologiquement, moralement, socialement.

Quand la valeur d'un discours vient à perdre de son importance à mesure que celui-ci s'éloigne d'un point de pensée orthodoxe, alors on peut considérer que l'obscurantisme à déjà frappé. Ces aristocrates du discours légitime, sont les seuls aptes à donner des certificats de fréquentabilité et des brevets de reconnaissance. Ils nient, par aveuglement délibéré, la possibilité d'une orientation de pensée et de discours autre que celle en cours. Ce refus d'une pensée hétérodoxe, au sein d'une démocratie pluraliste, laisse place à l'instauration ou à la restauration d'un monolithisme de la pensée, rêve d'un monde d'orthodoxie argumentative, sans variation de pensée, et finalement de comportement. Il s'agit d'un monde où l'on a exclu par extermination réelle ou symbolique, discrimination, évitement ou antilocution (rejet verbal), tout rebelle, tout contradicteur, tout non-conforme, tout questionneur. La réduction au silence et à l'effacement de mal-pensants devient force de loi.

Cette délicatesse d'action intellectuelle propre à ces sclérosés de la pensée démocratique, qui manient avec autant de style la matraque vertueuse que l'utilisation de tranquillisants moraux, a pour objet la sommation directe et impérative de tout échange d'arguments comme erreurs. L'adversaire idéologique est affublé d'une étiquette de pestiféré, d'une rouelle moderne. Il est catégoriquement disqualifié, d'autant mieux qu'il se voit absent d'une représentativité publique reconnu. « Locuteur et discours absent de la scène dialogique. » Par glissement, on en vient à ne plus le voir, il n'existe plus. On reconnaît là la marque des purificateurs professionnels. Montrer du doigt, mettre à l'index, tout est dans l'art de la culpabilisation, de l'isolement.

Suspect ? Le suspect est coupable ! Terroriser, c'est avoir au doigt et à l'oeil tout ce qui peut dénoter, sortit du rang. Délicate attention, mais quelle insulte à l'homme et à la démocratie. Le : « je ne veux pas le voir, donc il n'existe pas » n'est rien d'autre que le renversement du principe de plénitude qui stipule que si quelque chose peut exister, alors elle doit exister. La phobie s'exprime par la crainte de devenir impur à la lecture ou à l'écoute, à l'engagement au dialogue ou à l'auto-réflexion, de ce qui est taxé d'impur, d'impropre à la consommation intellectuelle pure. Car prendre en compte le locuteur hétérodoxe, c'est évidemment courir le risque de perdre sa virginité d'orthodoxe . A votre humble avis, faut-il en rire ou se lamenter ?

Cette condamnation phobique exige l'ignorance érigée en vertu, montrant par cet aveu d'impuissance volontaire, l'étroitesse d'esprit, l'éloge immodéré de l'argumentation zéro. Ce terroriste de la pensée argumentative suppose tuer un adversaire idéologique par une quarantaine, la mise en place d'un dédain silencieux, qui ne fait gloire qu'à sa magnifique négligence préméditée. Se donner l'illusion de l'inexistence d'un locuteur et de son discours, c'est laisser en place un discours sans réplique critique. Dénué de visibilité accordée, ce discours n'en continue pas moins d'exister, d'interroger, voire de séduire. Et l'effet pervers de cette stratégie est qu'il alimente le plus souvent la sympathie (c'est vraiment le mot : souffrir avec) envers celui qui n'a plus qu'à se présenter comme victime, martyr d'un silence orchestré. L'ignorance délibérée n'a jamais été un signe de rigueur intellectuelle, le déficit prémédité d'argumentations non plus. Le refus de la réfutation et de la contre-argumentation critique est irrémédiablement le propre de violents et d'esprits dogmatiques.

L'idéal de ces touristes de l'esprit démocratique tend vers le monologue, l'instauration d'une société monodoxique, où la peur de montrer ce qu'ils sont, les pousse à fuir les débats pluralistes, à être allergiques aux discours ouverts. Cette démarche propre à ceux qui ne pensent pas, censeurs analphabètes, incultes et autoritaires, trahit une haine de la démocratie.

Discourir et réfuter, reviendraient à engager une démarche de reconnaissance de citoyen actif, d'interlocuteur acceptable. L'autre doit-il le devenir sans un guide ? Ces postulants aux emplois de Procureurs de la pensée peuvent-ils se sentir complices de l'infréquentable, de cet infra-humain ? Perd-on son âme à discourir avec un adversaire idéologique ? Cette croisade Sainte de purification des esprits infidèles ne se fait pas sans un certain sadisme pour chasser tous discours tachés d'impuretés conceptuelles. La transhumance engagée par ces agités castrateurs exige un fond de commerce inépuisable, sous couvert de bonnes intentions ; d'ailleurs il va de soi que cela est toujours pour une bonne raison ou une cause forcément juste : verrouillage d'accès à la connaissance ; accusation de ne pas être toujours clair, à la fin on n'est plus clair, on devient suspect ; contrôle indécent de la vie privée, véritable confessionnal policier, glissant sans effort à la suspicion figée ; intimidation comme seule réponse à tout questionnement ; excommunication solennelle ; procès d'intention ; épuration sous couvert de survie ; liquidation symbolique ; purge catégorielle ; exorcisme religieux ; incantation consolatrice, et j'en passe comme attitudes magiques.

Premier axiome : « on a raison d'avoir tort avec les installés sans esprit, et tort d'avoir raison contre eux. » et deuxième axiome : « qui n'est pas avec moi, qui ne me ressemble pas, qui ne pense pas comme moi, qui suis dans le vrai, montre qu'il n'est pas impur, un hérétique, donc qu'il est contre moi. ». La pensée officielle, proclamée par des inquisiteurs tourmentés, ne saurait accepter une ombre sur son homogénéité idéologique, sur son discours politiquement correct. C'est vraiment une très grande injustice que de n'être attaqué que par ces esprits médiocres. Socrate estimerait peut-être qu'être privé d'adversaires intellectuels dignes de ce nom, de n'avoir sous la main que des insignifiants stériles et fiers de l'être, ne rend pas gloire à l'esprit démocratique. Tout ceci ne se met pas en action ex-nihilo. Il existe un mode de vision du monde qui soutient cette attitude antidoxique. C'est ce que nous allons voir rapidement dans le dernier chapitre.

3.La rhétorique dévote ou le discours démocratique comme facteur de décadence.

Celle-ci a besoin d'au moins quatre principes :

-Le double-bind, qui consiste à placer l'adversaire idéologique dans une alternative où quoi qu'il fasse il aura toujours tort

-L'essentialisation de cet adversaire, enferme des individus ou des groupes humains dans une spécificité dont ils ne sauraient s'échapper, ce qui légitime leur aliénation et justifie leur persécution. La condamnation prononcée est ontologique et non pragmatique, c'est-à-dire, qu'ils condamnent non pas pour ce que l'autre fait, mais pour ce qu'il est ou est censé être. La filiation de cette labélisation figée remonte dans leur fantasme à Amaleq, personnage biblique éternisé dans sa malfaisance (Exode,17, 14). L'adversaire a tort par nature. Cette activité mentale imaginative fait de l'ignorance un principe de raison argumentative et permet à peu de frais de se faire peur.

-L'identification de l'adversaire au mal absolu, procédé qui discrédite absolument, permettant de tuer symboliquement sans commettre d'homicide puisqu'il ne s'agit plus d'un être humain. Déshumanisé, il répond au canevas des croyances démonologiques, des représentations du diable, du satanisme. Mais attention, le mal est d'autant plus dangereux qu'on ne le voit pas, et que sa ruse suprême est de faire croire qu'il n'existe pas. Seuls quelques dévoileurs « oeil de lynx » savent le mettre à jour, dévoiler ses plans les plus secrets ; celui qui n'accepterait pas cette interprétation serait de ce fait un possédé, un grand naïf. Le mal possède une arme redoutable que les habiles ont mis en lumière : les idéaux-virus. Ce qui justifie l'attitude d'auto-défense basée sur le modèle de la réaction immunitaire, contre des discours désignés comme anti-valeurs. Le mal diffuse des pensées par le discours, venant obscurcir la vérité possédée par des illuminés sectaires. D'où les rites conjuratoires et la pratique dans leur laboratoire d'un eugénisme négatif.

-La simplification manichéenne, ce cercle clos d'intolérance qui possède l'avantage pour les esprits fatigués et paresseux d'expliquer tout par une simplicité absolue, un facteur unique. Cela prend peu de temps et cela rassure. Henri de Man expliquait cette attitude dans L'Ere des masses et le déclin de la civilisation (Ed. Flammarion, 1954, pp. 169-170) : « quand on prend parti, il faut le faire à cent pour cent (.). Il n'y a plus que des amis et des ennemis, des héros et des traîtres (.). En dehors de ce modèle, toute vie morale est impossible : il faut être pour ou contre la chose en « isme » qui gouverne les esprits au moment en question : entre ces deux parties, le choix n'est pas possible, pas plus qu'au jugement dernier entre les justes et les damnés. (.) Les hommes supportent journellement l'intolérance, le despotisme et la cruauté sans réagir autrement qu'en faisant preuve de la même intolérance, du même despotisme, et de la même cruauté : tout cela serait inconcevable sans les terribles simplificateurs qui ont fabriqué le cerveau de la masse. »

De là toute une rhétorique dogmatique, à qui l'écoute d'une telle réflexion donnerait des envies d'autodafé, s'est bâtit, s'est déchaînée, pour abattre le discours démocratique, considéré comme facteur de décadence. Là encore une attention toute particulière doit se présenter. Le temps décadentiel peut revêtir au moins deux formes : celle de décadence / déclin et celle de décadence / régression.

-La décadence / déclin, pose une origine primordiale comme âge d'or, figurant la valeur des valeurs. Ce modèle est propre à la pensée traditionaliste (Evola, Guenon.). Son sens est descensionnel, d'un haut originel positif vers un bas final négatif. Ce mouvement nous indique la perte d'une origine prestigieuse, l'éloignement de la vérité première, l'oubli du paradis perdu. La décadence / déclin est un phénomène de déperdition, d'abaissement, de désagrégation.

-La décadence / régression, pose elle une origine inférieure, région d'obscurantisme, qui, par le temps, s'oriente vers un mieux positif, évolutif vers un salut de récompense divine. Le sens est d'un négatif originel vers un positif supérieur et infini. Or, il y a régression par un mouvement de retour à. une involution qui arrête le mouvement mélioriste. Ce modèle se retrouve chez les esprits progressistes.

Nous allons voir quelques exemples titrés de cette vision du monde dans la dénonciation du discours démocratique. Dans tous les cas, le processus de décadence se pose soit comme anti-progrès soit comme contre-modernité. Mais l'action face aux processus décadentiels peut prendre trois orientations possibles : involontariste : « il est trop tard pour agir, nous n'y pouvons plus rien,. » ; c'est la pensée qui se désole prenant appui sur la providence « cette force secrète qui se joue des conseils humains » comme l'écrivait Joseph de Maistre (in Considération sur la France , 1797, ch. IX, p 84). C'est une vision ultra-pessimiste ; volontariste : vers, soit une régulation de la décadence / régression, soit vers une restauration, un retour salvateur à la bonne origine retrouvant l'ordre naturel et la bonne santé, reconquête qui arrête la décadence / déclin ; volontariste hyper-optimiste de régénération : le moment de décadence est un moment transitoire qu'il faut accélérer, et d'où surgira un monde nouveau. C'est un lieu de rupture créatrice. Et la démarche antidoxique s'est alimentée sans réserve de ces temps décadentiels, sans prédominance d'orientation culturelle, politique ou religieuse.

La démocratie, c'est le régime de la discussion infinie, mais pour des esprits frigides autant que violents, la discussion infinie est une force de dissolution, d'instabilité et de désordre moral qui agira sur le social. Le discours démocratique est censé être la marque d'une contagion qui accélère le pathologique, symptôme décadentiel du système démolibéral. Il y a une barbarie engendrée par les excès de réflexions et de paroles. Soit que cela nous mène vers un déclin, soit que cela nous mène à une régression. André Billy dans Le Figaro du 5 juillet 1940, écrivait : « c'est le régime de la parole qui nous a fait descendre où nous sommes. C'est par une cure de silence qu'il faudra entreprendre l'ouvre de notre guérison.» On trouve dans ce texte, l'orientation décadence / déclin jointe à la médicalisation de la parole. Il ne doit pas y avoir d'interrogation, point de doute. « Le chef a parlé, qu'on le suive » écrivait Charles Maurras dans Voici la France de ce mois (vol 1, n° 10, décembre 1940, p 1-5).

Plus philosophique, le catholique traditionaliste Donoso Cortes (1808-1853), pourfendeur de la « discussion perpétuelle » (in Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, 1851) justifiait la parole unique : « le catholicisme saisit un rayon de lumière qui lui vient d'en haut, il le donne à l'homme pour qu'il le féconde de sa raison (lettre du 15 avril 1852 au directeur de L'Heraldo, in Pensée diverses, lettres au Cardinal Fornari et textes annexes, Ed. l'Age d'Homme, 1989, p 97). « Dans son infirmité, l'entendement humain ne peut inventer la vérité ni la découvrir, mais il la voit quand on la lui présente. » ( lettre du 26 mai 1849 à Montalembert, in Oeuvres, Ed. Veuillot, 1858-1859, Vol II, p.342) « Il est clair que la liberté de discussion conduit nécessairement à l'erreur, comme la liberté d' action conduit nécessairement au mal. » (ibid) Donc la discussion ouverte conduit à la décadence par le déclin et la raréfaction de valeurs normes comme : la hiérarchie, les évidences absolues, les principes intangibles, l'ordre, l'autorité, les certitudes,. Ces principes, qui donnent des valeurs et du sens, subissent une dévitalisation et une désacralisation par le discours. La mort des certitudes engendre l'irréparable, à savoir, la valorisation positive de formes inférieures, établissant une absence d'autorité légitime, qui engendre une dégénérescence. C'est encore Maurras qui nous offre une belle leçon, qui fera bien des émules même en dehors de son corpus idéologique : « la République est le régime de la discussion pour la discussion et de la critique pour la critique. Qui cesse de discuter, qui arrête de critiquer, offense les images de la Liberté. La République, c'est le primat de la discussion et de la plus stérile. » (in L'Action Française, 22 novembre 1912).

On l'aura compris, le discours démocratique est accusé d'être un espace où il n'y a plus de négation ou d'affirmation absolues, puisque c'est le règne de l'indécision, de la modération, du questionnement perpétuel, c'est l' absence d'aptitudes distinctives. Georges Palantes a écrit dans son Précis de sociologie (Ed. Alcan, 1901, pp. 85-87) un chapitre intitulé « Loi d'élimination des non conformes », où « il y a (dit Sighele) des animaux qui prennent la couleur des milieux végétaux et minéraux où ils vivent ; il y a des hommes qui prennent la couleur morale de leur groupe. (.) Il faut donc être conformiste et moutonnier si l'on veut être en harmonie avec la morale du groupe. » Sinon, vous pouvez imaginer la suite. Cette démarche est typique des docteurs ès civilisation, dont la hantise du mélange, du pluralisme doxique, du mixte, ne fait honneur qu'à leur sens unique mental. Le Maître a raison, il a toujours raison, et il ne faut pas faire comme lui, il ne faut pas produire une pensée, car le Maître a déjà tout pensé. Cela fait tout de même penser à un gourou de secte.

Edgard Morin remarquait dans son Autocritique (Ed. Seuil, 1959, p.85, L'opposition culturelle) qu' « avant même les rapports Jdanov sur la littérature et la philosophie (.) Elsa Triolet, puis Laurent Casanova expliquèrent qu'il était impossible pour un écrivain « anticommuniste » d'avoir du talent. Par contre, semblait-il, le talent le plus exquis authentifiait toute ouvre d'édification stalinienne. Le génie commençait à se mesurer à l'approbation du Bureau Politique. ». Combien ont leur Bureau Politique dans leur tête ? Certains se croient Statue de la Liberté et ne sont que des nains de jardin, d'autres se pensent fait de marbre dont on fait les monuments et ne sont faits que de faïence dont on fait les bidets.

« Les importants n'argumentent point ; ils se contentent de répéter la même chose, en haussant seulement le ton » (in Éléments d'une doctrine radicale, Ed. Gallimard, 1925, p. 71). Alain avait vu juste en ne confondant pas la hauteur de ton et la hauteur des arguments. A partir du moment où l'on s'accorde à ce qui vient d'être écrit ici, encore faut-il ne pas tomber béatement dans ces discours démocratiquement corrects où l'insignifiance des sujets abordés côtoie les banalités volontaires et les dérivatifs de vrais questions/problèmes en vue de respecter un pouvoir dominant par un simulacre de discours dit démocratique.

En regardant autour de nous on se rendra compte que le sujet ne manque ni de matières, ni d'exemples, tant à la télévision, à la radio, dans la presse, dans l'enseignement, ... .

Ne parla-t-on pas de "chiens de gardes" ?

Valéry RASPLUS

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Mise à jour : 21 janvier 2009