Un voyage en Israël

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Je m'étire, puis j'allume une cigarette. La fumée s'envole vers le plafond, je regarde mon bureau, mon ordinateur posé dessus, mais je ne m'approche pas. Je tourne en rond, il faut que je trouve quelque chose. Je reprends le téléphone, j'appelle Saul. Avec lui, pas de problème, il a toujours de bonnes idées :

- Saul, dis-moi ce que je vais faire cet été ! Je ne vais quand même pas rester à aligner des mots à l'ombre, pendant qu'il se passe plein de choses sous le soleil.

Il ne se démonte pas, comme d'habitude, et me donne rendez-vous dans un café, place Saint-Georges, dans un quart d'heure. Cher Saul, ça, c'est un ami. Je coupe la radio et plonge dans la rue. Heureusement, j'habite à Toulouse, où traîne toujours un air de fête. Je m'installe à une table, le garçon passe prendre la commande, je lui réponds que j'attends un ami, et me mets à regarder les jolies filles. Puis je vois approcher Saul, une paire de lunettes de soleil sur le nez ; il a l'air d'excellente humeur, un grand sourire éclaire son visage, je sens qu'il va m'annoncer quelque chose. Il tape sur mon épaule, a l'air tout content de lui. Il dit :

- Alors, tu ne sais pas quoi faire cet été ? Vraiment, tu n'as aucune idée ?

- Non. Mais toi, tu en as une.

- Oui.

Puis il se tait, s'installe confortablement sur son siège, sourit toujours et d'un geste fait venir le garçon. Il commande un Martini, moi un Coca. Je me penche vers lui :

- Bon, Saul, vas-y, ne me fais pas attendre.

 

Il se recule un peu, me regarde avec de grands yeux :

- Et si tu allais en Israël ? J'ai peut-être un truc original, qui devrait te plaire.

 

Puis il baisse la voix, comme s'il a peur que l'on puisse nous entendre :

- Que dirais-tu d'aller passer trois semaines dans l'Armée israélienne ?

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

- Je ne plaisante pas, Simon. J'ai téléphoné à l'Agence Juive, je leur ai dit, voilà, j'ai un vieux copain qui s'ennuie, il lui faut un voyage surprenant, pas un kibboutz, autre chose de bien. Tu sais, avec Israël, tout est possible. Ils m'ont répondu, pas de problème, nous avons ce qu'il faut, il va en baver, mais il se fera beaucoup de merveilleux souvenirs. Voilà. Nous avons rendez-vous cet après-midi avec la responsable, elle préparera ton dossier, tu as juste ton billet d'avion à payer, là-bas tu seras complètement pris en charge. Qu'en dis-tu ?

- Et bienÄ

- En plus, tu leur rendras service.

- Ah alorsÄ

- Ils ont besoin de nous. Et tu seras absolument intégré, en pleine action.

- Mais je ne suis pas un mercenaire. Tu me vois avec un fusil, en train de me battre ?

- Tu ne te battras pas. Tu seras dans une base militaire, d'accord, mais juste pour des travaux d'intendance. Ne t'inquiète pas. Ecoute-moi, tu n'es jamais allé en Israël, avec ce que je te propose, tu vas découvrir ce pays de la meilleure manière possible, tu te feras beaucoup d'amis, tu vas vivre intensément, tuÄ

- D'accord, Saul. Ne te fatigue pas. C'est bon. J'y vais.

 

Il me fait un grand sourire, heureux de m'avoir convaincu si vite ; de joie, il claque dans ses mains, appelle le garçon pour régler les consommations, m'entraîne ensuite dans notre restaurant favori pour manger un bon couscous. Là, il me parle de ses propres séjours en terre promise, je n'arrive plus à l'arrêter, de temps en temps je lui dis de manger, il plonge sa fourchette dans la semoule puis aussitôt se remet à discourir.

Nous sommes particulièrement joyeux lorsque nous débarquons dans le bureau de la responsable, à l'Agence. Nous n'arrêtons pas de plaisanter, alors que la responsable tente de m'expliquer sérieusement ce qui m'attend :

- Il s'agit d'une opération appelée le Volontariat Civil. Vous savez que les Israéliens doivent effectuer chaque année une période de réserve dans l'Armée. Vous, en partant là-bas comme volontaire, vous remplacez un Israélien. Vous serez en uniforme, dans une base, et vous travaillerez avec les militaires pendant la semaine. Pendant le Chabat, vous serez logé dans une famille israélienne. J'attire votre attention sur la difficulté du travail qui vous attend, ce ne seront pas vraiment des vacances, d'ailleurs, avant de partir, vous devrez passer une visite médicale.

- Il est en pleine forme, affirme Saul.

Imperturbable, la responsable poursuit :

- Vous séjournerez trois semaines en Israël, en juillet ou en août. Vous n'avez à votre charge que le billet d'avion Paris-Tel Aviv, là-bas vous serez considéré comme un militaire israélien, vous appartiendrez à Tsahal, l'Armée de terre. Je ne peux pas vous dire à l'avance où vous serez affecté, c'est secret, pour des raisons de sécurité. Mais je vous promets un séjour inoubliable, sans compter que vous aiderez Israël.

- C'est bon, j'y vais.

- J'ai un départ pour le début du mois de juillet.

- Parfait.

Nous remplissons le dossier, elle me remet des papiers contenant les recommandations et me donne l'adresse du médecin. Nous prenons rendez- vous pour la semaine suivante, puis Saul et moi nous retrouvons dans la rue. Saul sautille sur place.

- Oh, je suis content, j'ai eu une bonne idée, non ?

- Je te dirai cela à mon retour, mon vieux. Mais a priori, oui, je pense que c'est une bonne idée. Allez, viens, je t'offre un verre à la santé de Tsahal.

****

Le médecin a l'air content de moi : il signe le certificat et me souhaite un bon séjour. Je réfléchis : mon dossier est complet, mon passeport est en règle, j'ai pris mon billet de train pour Paris, je n'ai plus qu'à attendre le départ, prévu dans trois semaines ; trois semaines que j'emploie à flâner dans Toulouse, qui peu à peu se vide de ses étudiants. Le soir, je lis des livres consacrés à Israël ; j'essaie d'apprendre quelques mots d'hébreu, même si Saul m'a dit que là-bas tout le monde parlait anglais ou français. Enfin, me conformant aux instructions du dossier de l'Agence Juive, je compose mon sac de voyage : le nécessaire de toilette, des chaussettes épaisses, un paquet de lessive et des pinces à linge, un cadenas, une lampe de poche, un pyjama, une paire de basquettes et une paire de sandales, des affaires civiles faciles à laver et sans repassage, une kippaÄ Le document ajoute : " Obligatoire pour tous : le sourire et la bonne humeur ! ", ce qui est plutôt de bon augure pour une incorporation militaire.

Il ne me reste plus qu'à quitter Toulouse ; je marche jusqu'à la gare Matabiau, au milieu de la foule bigarrée qui, comme tous les soirs, envahit à l'espagnole les rues de la ville, et je m'allonge sur ma couchette du Capitole, le train Toulouse-Paris. Je ne sais pas vraiment ce qui m'attend en Israël, mais je me sens parfaitement tranquille. Le lendemain matin, je me réveille à la gare d'Austerlitz, et je m'engage dans les couloirs du métro. Le rendez-vous à l'aéroport est fixé au milieu de l'après-midi, j'ai donc du temps devant moi et je me promène dans Paris. Enfin, mon sac à l'épaule, je rejoins l'aéroport d'Orly où je dois retrouver l'ensemble des volontaires français.

A partir de là, je suis pris en main par Tsahal. Dans le hall de l'aérogare, j'aperçois un groupe d'une soixantaine de personnes, de tous les âges, mais principalement des jeunes. Au milieu, deux femmes, qui tiennent en main des feuilles de papier et des enveloppes. Nous partons sur un vol charter ; elles nous appellent les uns après les autres, et nous distribuent nos billets d'avion, ainsi qu'une feuille de papier écrite d'un côté en hébreu, de l'autre en français : " Cher(e) Soldat(e), le Volontaire qui se trouve devant vous est un Civil Juif Français, qui a décidé de donner à Israël 3 semaines de travail non rémunéré dans les bases de Tsahal. De plus, pour faire économiser à l'Etat des dépenses supplémentaires, les Volontaires paient eux-mêmes leur billet d'avion. Ces Volontaires viennent travailler en espérant libérer le plus grand nombre d'Israéliens de leur Service de Réserve, et pour faire épargner à la Caisse de l'Etat, les dépenses qu'entraîne le Service " Milouim " d'un citoyen israélien. Sois accueillant vis-à-vis du Volontaire, accueille-le avec le même élan de fraternité qui l'a amené vers toi. Aide-le à se sentir bienvenu et bien en place. Tous les Volontaires ne parlent pas hébreu, et tu ne parles pas forcément français. Le " Madrich ", qui accompagne les Volontaires, se fera une joie de vous aider à communiquer et de répondre à toutes vos questions. Beaucoup de Volontaires n'ont pas de famille en Israël. Certains n'ont pas où passer Chabat. Il serait gentil de ta part d'inviter l'une ou l'un d'entre eux à passer Chabat dans ta famille. Merci pour l'accueil chaleureux et pour l'aide que tu offres aux Volontaires. Hazak !! " Une sorte de passeport pour nos relations avec les militaires israéliens.

Nous avons du temps devant nous et attendons les quelques retardataires, dont un couple de toulousains. J'entame la conversation avec deux filles d'une vingtaine d'années ; il s'agit de leur deuxième volontariat, elles me parlent de leur séjour précédent avec enthousiasme. Une rumeur commence à courir dans le groupe : nous serions envoyés dans des bases militaires à proximité de Beer Sheva, la capitale du Neguev, le désert dans le sud d'Israël. Enfin, nous sommes au complet : nous nous avançons vers l'enregistrement des bagages et avons droit à un entretien individuel avec les responsables de la sécurité ; devant le nombre de questions qui me sont posées, je commence à mesurer la paranoïa, hélas légitime, qui hante les responsables israéliens.

Mon sac est suffisamment léger, je pourrai voyager en cabine avec lui ; l'une des deux filles se pend à mon bras, et nous nous dirigeons vers la zone de détaxe ; là, nous achetons des cartouches de cigarettes, puis nous nous asseyons dans la salle d'embarquement, et nous continuons à discuter jusqu'à ce que nous soyons appelés pour un autre contrôle ; je suis interrogé par une très jeune fille, qui me pose une série de questions sur un ton extrêmement sérieux, presque choquant pour son âge. Nous passons tous dans une nouvelle salle, puis nous embarquons dans l'avion. Le hasard de la distribution des places me fait perdre ma nouvelle amie, je me retrouve à la queue de l'appareil, près du hublot. Nous voyageons à bord d'un Boeing 707, avec deux rangées de trois sièges, et nous sommes un peu serrés ; à ma gauche s'installe un homme d'une cinquantaine d'années ; nous nous saluons.

L'avion s'engage sur la piste, puis s'envole. Au revoir, la France. Le pilote nous explique en français et en hébreu les conditions de notre vol, et les hôtesses nous distribuent les plateaux-repas. J'engage la conversation avec mon voisin : c'est un Israélien : pêcheur dans le sud d'Israël, il m'explique que son travail est devenu très difficile et peu rentable, car l'Egypte a récupéré les zones poissonneuses ; alors il va vendre son bateau, et comme en raison de son âge il a terminé ses périodes de réserve militaires, il va aller s'installer à Paris, chez un cousin. Mais il séjournera tous les ans en Israël.

Mon voisin s'endort. J'ai le temps d'apercevoir la Méditerranée avant la tombée de la nuit ; je regarde un rabbin à l'air grave qui marche le long de la travée, puis je sors de mon sac un roman de Philippe Djian, " 37,2 ° le matin ", et entame la lecture des aventures de Betty. Les moteurs de l'avion ronronnent, j'ai oublié les formalités pointilleuses de l'aéroport, rien ne me différencie du touriste moyen. Sauf que dans quelques heures, je vais revêtir l'uniforme de Tsahal.

Tout à coup, les passagers s'agitent, le pilote nous informe que nous approchons d'Israël, les gens qui le peuvent se penchent vers les hublots. Je vois des milliers de lumières, et peu à peu Tel Aviv se dessine sous mes yeux. Encore quelques minutes, et nous atterrissons sur l'aéroport Ben Gourion. Lorsque les roues de l'avion touchent le sol, les passagers applaudissent spontanément : nous sommes en Israël !

****

Je retrouve mon amie dans le bus qui nous conduit de l'avion à l'aérogare ; nous prenons place dans de longues files d'attente ; je trouve le hall très grand, moderne, haut de plafond. Mon tour arrive : je remets à la jeune femme installée derrière son guichet mon passeport, ainsi qu'un document que j'ai rempli dans l'avion, et destiné au Ministère de l'Intérieur. Un coup de tampon, et je passe le dernier contrôle. Je rejoins le groupe, nous avançons quelques pas puis nous apercevons une jeune fille boulotte, souriante, en uniforme vert ; sur un chariot, elle a installée un carton qui porte l'inscription : " pour les Volontaires ". Nous nous rassemblons autour d'elle, et nous attendons que tout le monde soit passé à la Douane. Lorsque le compte y est, nous sortons de l'aéroport, et nous nous approchons de trois bus, près desquels sont installés d'autres militaires. Tout se passe dans le calme ; il est vrai que la soirée est bien avancée et que la fatigue commence à se faire sentir. J'avance ma montre d'une heure, en raison du décalage horaire. Nous sommes divisés en trois groupes, je perds à nouveau mon amie qui me dit au revoir avec un grand sourire ; un militaire aux cheveux blancs bouclés s'approche de nous, nous souhaite la bienvenue et commence à faire l'appel de nos noms ; puis nous grimpons dans le car, qui démarre aussitôt.

L'homme qui a fait l'appel se présente : il s'agit de Paul, français d'origine, qui sera notre madrich pendant les trois semaines de notre séjour, c'est-à-dire qu'il sera chargé des relations entre l'Armée et nous. Ce n'est pas un militaire, il effectue sa période de réserve annuelle, ses milouim, dans le civil il est journaliste. Il est aussitôt accablé de questions ; il confirme que nous allons à Beer Sheva, dans une base d'essence. Je tends l'oreille pour écouter la suite, mais le bruit du moteur gêne mon audition. Je n'ai personne assis à côté de moi ; je regarde un moment les bas-côtés de la route, d'où surgit de temps en temps un panneau de signalisation rédigé en anglais et en hébreu, mais la nuit noire limite rapidement l'intérêt de cette activité ; alors je me mets à somnoler.

Nous roulons près de deux heures ; l'excitation de l'arrivée est apaisée par l'horaire tardif, et nous sommes ensommeillés lorsque nous découvrons la base qui sera notre demeure pendant vingt-et-un jours. Paul annonce que nous allons poser nos valises dans nos chambrées ; nous descendons de l'autocar, marchons environ deux cents mètres qui nous paraissent longs ; à côté de moi, une fille manque de s'écrouler sous le poids de ses deux énormes valises ; je lui donne mon sac et prends ses bagages, elle me remercie et me fait un beau sourire. Nous apercevons enfin nos baraquements, un long bâtiment composé de six chambres en enfilade, deux pour les filles, trois pour les garçons, une pour le madrich. Nous ouvrons les portes fermées par de gros cadenas et nous nous installons : il y a de quatre à six lits par chambrée, je me retrouve dans la dernière ; je pose mon sac pour mon lit avec un soupir, Toulouse - Beer Sheva, terminus, tout le monde descend. Je me retourne, je n'aperçois qu'un jeune, l'air timide. Je lui dis :

- Salut, je m'appelle Simon. Pas trop fatigué ?

- Un peu, mais ça va.

- Quel est ton prénom ?

- David.

- D'où es-tu ?

- Paris. Et toi ?

- Toulouse !

 

Nous n'avons pas le temps de poursuivre notre conversation, car Paul passe dans les chambres pour nous demander d'aller au réfectoire, où un repas nous attend. Nous repartons aussitôt et nous installons à des tables où sont effectivement posés de nombreux plats ; avant d'entamer notre dîner nocturne, nous écoutons le commandant de la base, un homme sympathique et souriant d'une quarantaine d'années, qui nous souhaite la bienvenue en hébreu ; ses propos sont traduits par Paul ; puis nous commençons à manger ; je constate la qualité de la cuisine militaire israélienne, qui ne se démentira pas tout au long du séjour. Nous discutons entre nous pour faire connaissance ; mais l'heure avancée abrège les présentations, et nous regagnons nos chambres ; en rentrant, je remarque le silence qui règne dans la base. Je me couche avec plaisir sur un lit confortable mais rudimentaire : pas de draps, trois couvertures dont une qui me sert d'oreiller. Je m'endors aussitôt.

Par trois coups frappés à la porte de la chambre, Paul met fin à ma première nuit en Israël. Je me lève en me frottant la nuque, puis je saisis ma montre : six heures trente, la nuit a été courte ; à l'autre bout de la pièce, David se lève aussi péniblement que moi. Je m'habille, je sors et je vois des cactus ; puis je lève les yeux et aperçois un grand bâtiment, aux fenêtres duquel apparaissent des soldats ; plus haut encore, le ciel bleu et le soleil. Peu à peu émergent tous les Volontaires à moitié endormis : des jeunes d'une vingtaine d'années, sauf un couple de quarante ans environ. Paul est déjà en uniforme, il nous invite à nous rendre au réfectoire pour prendre le petit déjeuner. En réalité, il y a deux réfectoires : un pour la troupe, un pour les officiers et sous-officiers ; nous avons l'honneur de nous rendre dans le second. Nos tenues civiles déparent, mais cela ne va pas durer, car Paul nous annonce qu'après la toilette nous allons prendre possession de nos effets militaires ; la curiosité l'emporte sur la fatigue, et c'est d'un pas alerte que nous nous dirigeons vers le fourrier. Passant un par un, nous recevons une paire de rangers, deux pantalons, deux chemises, un ceinturon, une paire de chaussettes, un bob ou une casquette. Les choses ne traînent pas : nous sommes vite habillés, et Paul entame la distribution du travail ; deux filles partent pour les cuisines, le reste du groupe est scindé en deux. Je me retrouve sous un vaste hangar, avec une dizaine de Volontaires, dont David. Nous sommes pris en main par deux soldats, Samuel et un autre que nous surnommons rapidement Droopy, car son visage triste aux yeux pochés rappelle ce personnage de dessin animé américain. Samuel travaille avec nous ; Droopy se contente de distribuer les tâches car, comme nous devions l'apprendre plus tard, il a été blessé deux fois à la guerre et ne peut plus effectuer d'efforts violents.

Nous sommes dans une base d'essence, par conséquent nous avons affaire à des centaines et des centaines de barils, de jerricanes et de bidons ; notre premier travail consiste à laver les bidons, les nettoyer, les peindre et les ranger. Moi, je suis affecté au lavage ; David me passe les bidons en les hissant sur une plate-forme de bois, puis je les enfile sur des tiges métalliques percées d'où giclent des jets d'eau. Lorsque nous avons terminé une série, un camion en apporte une nouvelle, que nous déchargeons ; la tâche est répétitive, pas vraiment fatigante ; il fait chaud, mais nous sommes à l'ombre. Paul passe nous voir : son principal souci est que nous buvions suffisamment, au moyen des jerricanes d'eau que nous avons amenés avec nous, et il insiste lourdement sur les risques de déshydratation.

La semaine se déroulera ainsi, au rythme effréné de bidons plus ou moins cabossés ; nous réalisons un travail de récupération, qui permet à l'Armée d'effectuer des économies ; afin de créer une émulation, Paul nous vante les mérites des Volontaires américains qui nous ont précédés, mais nous ne sommes pas vraiment émus par cette concurrence d'outre-Atlantique. Nous prenons très vite le pli : lever à six heures trente, petit déjeuner à six heures quarante-cinq, toilette, début du travail à huit heures, pause de dix heures à dix heures trente, au cours de laquelle nous investissons une sorte de foyer où nous pouvons acheter boissons, friandises et cigarettes ; reprise du travail jusqu'à douze heures, déjeuner et détente jusqu'à treize heures trente, fin de la journée à seize heures, douche, échange de l'uniforme, un sale contre un propre, dans le bâtiment du fourrier ; dîner à dix-sept heures trente.

Commencée tôt, la journée de travail finit tôt, vers dix-huit heures notre soirée débute. Le mardi soir, nous sommes descendus à la piscine de Beer Sheva, implantée dans la Maison du Soldat ; nous sommes accompagnés par Paul, bien sûr, ainsi que par Avi et Rami, deux soldats bâtis comme des armoires à glace, qui assurent notre protection. A chacun de nos déplacements, l'Armée veillera systématiquement à ce qu'il ne nous arrive rien de fâcheux, par une présence discrète mais efficace et rassurante. Nous devons toujours sortir à plusieurs, munis de nos cartes d'identité israéliennes ; mais le séjour se terminera sans incident.

Pour l'instant, nous plongeons dans la piscine, appréciant le contact de l'eau après une dure journée de travail ; puis, installés confortablement sur la pelouse, nous mangeons le dîner froid préparé par le cuisinier de la base. Ensuite, une partie d'entre nous se dirige vers le centre de Beer Sheva, pendant que l'autre souhaite profiter de la piscine jusqu'à la tombée de la nuit. J'opte pour la promenade en ville et suis un peu déçu : à part deux rues principales bordées de magasins et de cafés, il n'y a pas grand chose ; il est vrai que l'expansion de la capitale du Néguev est récente, et le nouveau Maire promet, paraît-il, de " dynamiser " la ville. Nous nous installons à une terrasse, autour d'un verre, et nous discutons avec Paul de la société israélienne : notre madrich est enchanté de sa vie ici, malgré les inconvénients apparents comme les périodes de réserve militaires. Certes, l'Armée israélienne est moins stricte que son homologue française ; et Paul de nous conter son propre service militaire en France, à l'époque où le Général de Gaulle avait envoyé sous les drapeaux les jeunes intellectuels agités de mai 1968, en supprimant leurs sursis. Tout en écoutant les anecdotes et les souvenirs de Paul, je déguste le morceau de pastèque que m'a donné Rachel, une des Volontaires.

Nous apercevons sur la place une cabine téléphonique, ce qui donne envie à plusieurs d'entre nous d'appeler leur famille en France ; il n'y a pas d'accès international direct, seul le PCV est possible, et Paul se transforme en préposé du téléphone. Cela nous amène assez tard, et nous décidons de regagner la base ; nous rejoignons la station de taxi, négocions un tarif de sept shekels au lieu de huit, et rentrons à quatre par voiture.

Je passe les autres soirs de la première semaine à la base, comme la plupart d'entre nous ; l'ambiance dans le groupe est excellente, et nous préférons rester à discuter et à plaisanter jusqu'à tard dans la nuit ; sans compter un autre phénomène, très vite apparu : la grande qualité des relations qui s'établissent avec les soldats du bâtiment d'en face ; soldats et soldates, car si en Israël, les jeunes gens effectuent trois ans de service militaire, les jeunes filles en font deux ; ce qui explique l'importance démesurée et la popularité de l'Armée dans ce pays, outre, bien sûr, les impératifs de défense qui ne sont pas un vain mot dans cette région du monde.

En ce qui me concerne, je ne ressens pas le besoin d'aller conter fleurette à l'une ou l'autre des jolies militaires que nous croisons régulièrement ; j'ai déjà la compagnie de David ; c'est la première fois qu'il part en vacances sans ses parents, il est un peu perdu et je lui sers de grand frère. J'apprécie aussi particulièrement sa soeur Myriam, ainsi que la présence de Rachel et d'Alain, deux étudiants de Paris ; je lis enfin un livre d'Elie Wiesel que m'a prêté Rachel ; de toute façon, les relations entre les membres du groupe sont excellentes, les discussions au cours des repas sont fort animées et se poursuivent longtemps, le soir venu, devant les chambres ; nous venons de tous les coins de France, principalement de la région parisienne, mais aussi de Lyon, Grenoble, et Toulouse, les expériences sont diverses et les échanges intéressants ; notre réunion dans le désert facilite sans doute l'harmonie qui règne entre nous.

Après le dîner, Paul nous rassemble et nous passons tour à tour dans sa chambre pour lui donner notre adresse pendant le Chabat ; la plupart d'entre nous ont de la famille en Israël, ce qui n'est pas mon cas ; dès le début de la semaine, Paul s'était occupé de me trouver une famille d'adoption, en me faisant préciser si je voulais des gens religieux ou laïcs ; nous inscrivons sur nos cartes d'identité son numéro de téléphone personnel à Tel Aviv, où nous pouvons l'appeler pendant le week-end en cas de difficultés. Notre dynamique madrich vérifie également que tout le monde dispose de suffisamment d'argent israélien ; dès le lendemain de notre arrivée à la base, nous lui avions remis nos passeports et notre argent français, et il s'était occupé de changer les sommes que nous voulions. Enfin, Paul me donne le nom et le lieu de rendez-vous avec mon hôte, à Tel Aviv. Je suis prêt pour mon premier Chabat en IsraëlÄ

****

Vendredi matin, nous nous levons à l'heure habituelle et nous mettons en uniforme pour aller déjeuner, assister au lever des couleurs et nettoyer nos chambrées. Vers dix heures, tout est terminé ; nous retrouvons nos vêtements civils, et grimpons dans un camion qui nous conduit à la gare routière de Beer Sheva ; là, nous achetons nos billets, et nous nous dispersons dans les différentes files d'attente, en fonction de nos destinations. Je monte pour ma part dans le car de Tel Aviv, en compagnie de Valérie et Sandrine, et m'installe pour un voyage qui va durer environ deux heures. Je regarde le paysage ; nous quittons peu à peu le désert, je vois apparaître des champs de maïs qui me rappellent ceux de ma Gascogne ; dans le bus, un vieil Arabe somnole, assis derrière deux militaires israéliens ; les soldats sont d'ailleurs particulièrement nombreux à se déplacer en cette fin de semaine.

Le réseau routier devient plus dense, la circulation s'intensifie : nous approchons de Tel Aviv. Enfin, je découvre la ville, grise et trapue ; la gare routière et ses environs ressemblent à une fourmilière. Je suis frappé par le nombre de militaires, hommes et femmes, qui déambulent, leurs armes à la main. Mon rendez-vous est fixé à quatorze heures trente, j'ai donc plus de deux heures devant moi ; je renonce à m'aventurer dans des rues que je ne connais pas, et après avoir acheté mon billet de retour, je m'installe dans un fast-food à proximité de la gare. Pour dix shekels, je m'offre un repas en tous points semblable à ceux vendus dans les fast-foods de la place du Capitole à Toulouse, et je regarde passer la foule ; je m'intéresse notamment à un vendeur ambulant installé sur le trottoir, qui par sa faconde arrive à accrocher nombre de clients et à leur vendre des objets absolument indispensables, comme par exemple des tenailles. Trois Noirs joyeux s'installent à la table voisine, et me demandent du feu pour leurs cigarettes. Mon attente dans le restaurant se prolonge, ce qui est contraire à la logique de ce genre d'établissements, mais le patron se contentera de me jeter un coup d'“il et ne me demandera rien.

Arrive l'heure du rendez-vous, devant les guichets de la gare. Tout à coup, un jeune de vingt-cinq ans, à la silhouette dégingandée, m'adresse la parole en anglais, il prononce mon nom de telle manière que je ne le reconnais pas, et nous nous tournons le dos avec un air dépité. Nous devons partager le même doute, puisque presqu'aussitôt nous pivotons à nouveau et reprenons notre discussion : cette fois, pas d'erreur, je suis bien en présence de Tamir, l'israélien qui m'offre l'hospitalité pendant le Chabat. Nous rejoignons sa voiture, une Mini italienne, nous bouclons nos ceintures et nous démarrons. Il me demande si j'aime le blues ; je réponds affirmativement, il déclenche alors une cassette sur son auto-radio et monte le volume à fond ; nous dévalons ainsi les rues de la ville jusqu'à son domicile, un vieil immeuble à proximité de la plage. Nous bondissons hors du véhicule et nous grimpons l'escalier pour rejoindre son appartement.

Là, une surprise m'attend : au lieu de trouver une femme et des enfants, comme le terme " famille " me le laissait supposer, je découvre que l'autre locataire de l'appartement est un garçon du même âge que Tamir ; ce dernier m'explique qu'il s'agit d'un copain qu'il a connu à l'Armée, pendant son service militaire, et qu'ils partagent le loyer. Cet ami est un peu taciturne, et ne parle ni l'anglais ni le français, j'aurai donc peu l'occasion de discuter avec lui ; de plus, lorsque nous arrivons, nous le trouvons en compagnie d'une jeune fille et il a visiblement mieux à faire que de lier connaissance avec un Volontaire français.

Tamir me propose à manger, me dit de me servir dans le " frigidaire " comme si j'étais chez moi ; il avale une pita, une sorte de galette de pain ronde à deux épaisseurs, nous buvons un verre de Coca ; puis nous ressortons pour faire des courses, car en raison du Chabat les magasins vont bientôt fermer. Nous rejoignons une grande place, à côté de chez lui, où est installé un marché ; au hasard des étals, nous achetons des légumes, des fruits, un sac de pitas et un nombre respectable de bouteilles de bière israélienne. Nous rentrons à l'appartement, nous nous changeons et fonçons sur la plage ; il fait un temps magnifique, je me baigne longuement dans la mer et me sens vraiment en vacances.

Je sors de l'eau et m'installe sur ma serviette, à côté de Tamir. Nous commençons à discuter : il n'est pas très curieux de la vie française - ce qui me vexe -, et me parle surtout d'Israël, avec une telle chaleur que j'ai parfois l'impression d'entendre de la propagande ; il m'explique qu'il mène une vie très agréable, et qu'il gagne bien sa vie comme assureur ; il est heureux d'habiter à Tel Aviv, ville plus moderne que Jérusalem, sans compter qu'il peut se baigner tous les jours. Tamir est fier car Israël est un petit pays, mais on en parle beaucoup dans le monde entier ; il me dit aussi que comme tous les Israéliens, il a risqué sa vie, en particulier en faisant la guerre au Liban, mais qu'il ne le regrette pas, car ainsi tous les Juifs du monde entier disposent d'un pays ; il me félicite d'être venu comme Volontaire et me promet que je vais vivre une expérience inoubliable.

Nous rentrons à l'appartement ; son copain est toujours occupé avec une jeune fille, mais ce n'est pas la même qu'au début de l'après-midi. Je prends une douche ; je remarque que les murs de la salle de bain sont tapissés de photographies de jolies filles en maillot de bainÄ et d'une caricature de Woody Allen. Après le dîner, nous attrapons des bières, puis nous nous installons devant la chaîne hi-fi, confortablement assis dans des fauteuils, et écoutons la radio où est retransmise une émission spéciale consacrée à Eric Clapton, qui doit prochainement donner un concert en Israël. Au bout d'un moment, arrive un garçon de notre âge, muni d'une sorte de petite guitare à doubles cordes ; Tamir saisit sa propre guitare et ils se mettent à jouer de la musique.

Je commence à m'assoupir ; je le dis à Tamir, qui me répond qu'il ne faut surtout pas m'endormir car pour me faire plaisir, il a invité des filles qui doivent bientôt arriver. En raison de l'heure tardive, j'ai l'impression qu'il me raconte une blague ; je m'allonge sur le canapé et lui demande de me réveiller lorsqu'elles seront là ; ils continuent à jouer de leurs instruments, mais je suis tellement fatigué que je m'endors aussitôt en rêvant de bidons.

Un peu plus tard, Tamir me réveille en me secouant ; j'ouvre les yeux et aperçois effectivement trois filles, dont une très jolie, qui me regardent en riant. Je reprends rapidement mes esprits et tente de faire bonne figure ; heureusement, je n'ai pas à me creuser la tête pour tenir des propos brillants, car elles ne parlent que l'hébreu ; je me contente de sourire béatement et réussis à saisir leurs prénoms : Michal, Nahama et la belle Nava. Nous sortons de l'appartement, marchons un peu avant de nous installer sur une pelouse, à proximité de la plage ; les filles posent sur le sol de très grandes serviettes carrées sur lesquelles nous nous asseyons, puis elles sortent de leurs sacs des bouteilles d'eau et des friandises ; Tamir et son ami prennent leurs guitares et se mettent à jouer des airs de musique, sur lesquels les filles chantent en anglais et surtout en hébreu ; j'ai du mal à suivre, mais l'ambiance est sympathique. Par l'intermédiaire de Tamir, qui fait l'interprète, Nahama me dit qu'elle connaît Jean-Jacques Goldman et Enrico Macias, ce dont je la félicite ; puis je décide de leur faire découvrir " Le parapluie " de Georges Brassens : je traduis les paroles en anglais, ensuite Tamir les chante en hébreu tout en plaquant des accords de blues sur sa guitare - ce qui donne un résultat curieux mais plaisant -. Tamir entame ensuite un rock'n roll ; je me lève, et invite Nava à danser ; notre prestation se termine sous les applaudissements.

Il se fait tard, et nous décidons de rentrer. Alors que nous marchons, Tamir me dit que Nava me trouve très sympathique, et qu'elle est déçue de ne pouvoir parler avec moi parce que je ne connais pas l'hébreu ; je l'assure que je partage tout à fait les mêmes regrets et maudis intérieurement mes limites linguistiques. Nous nous séparons joyeusement ; j'ai apprécié cette soirée, la simplicité et la chaleur humaine de ces jeunes Israéliens. Tamir et moi rejoignons son appartement, nous installons mon lit dans la salle à manger et je m'écroule de fatigue.

Je me réveille le lendemain après-midi ; Tamir est déjà debout. Nous mangeons un morceau puis nous nous installons sur la plage ; je profite à nouveau de la Méditerranée, et j'alterne les périodes de bronzage et de baignade. Nous regagnons l'appartement où, comme d'habitude, nous trouvons son copain en compagnie d'une jeune fille. Nous dînons, puis nous ressortons dans Tel Aviv ; Tamir m'explique qu'il a rendez-vous pour visiter un nouveau logement, car il a l'intention de déménager, comme chaque année : il est satisfait de sa demeure actuelle mais n'aime pas rester longtemps dans le même endroit. Nous marchons dans les rues vides, alors que le soir tombe ; je remarque nombre de voitures françaises, dont beaucoup de Peugeot ; puis nous arrivons au pied d'un immeuble moderne et nous sonnons à l'interphone ; nous sommes reçus par un jeune couple et Tamir entame les discussions ; mais mon hôte n'est pas satisfait : le loyer est trop élevé, et en outre les propriétaires souhaitent un versement annuel en dollars. Nous repartons et marchons vers l'avenue qui borde la plage ; là, nous rencontrons la foule, en train de se promener ou bien attablée aux terrasses des cafés et des restaurants. Tamir s'arrête devant un cinéma et me propose d'aller voir un film ; mais je ne me sens pas le courage d'assister à la projection d'une “uvre indienne sous-titrée en hébreu et je préfère l'inviter à boire une bière dans un pub ; nous parlons de choses et d'autres, il me dit qu'il a l'intention de voyager aux Etats-Unis et en France puis nous échangeons nos adresses ; lui me donne celle de ses parents, à Holone, au sud de Jaffa. Nous décidons ensuite de rentrer nous coucher, car le lendemain nous nous levons tôt et la semaine de travail recommence.

Tamir me réveille vers six heures trente et me conduit à une station de bus ; j'ai à peine le temps de le remercier pour son hospitalité qu'arrive un tout petit car, qui me transporte jusqu'à la gare routière ; là, je prends place dans la file d'attente, tellement longue que quatre autobus partiront avant que je ne puisse monter. Le voyage se déroule normalement, et je parviens à la gare de Beer Sheva ; je fais partie des premiers arrivés et retrouve Rami en compagnie de Pierre et de Jean. Peu à peu, nous sommes rejoints par tous les Volontaires ; nous sommes heureux de nous revoir, nous nous saluons par de tonitruants " Chalom ! " et échangeons nos impressions sur le déroulement de notre premier Chabat ; Paul fait l'appel, il ne manque personne, pas de déserteur à déplorer. Le camion qui doit nous ramener à la base est en retard ; je discute avec David et Myriam, qui ont passé leur week-end à Jérusalem, puis je m'éloigne avec François et Michel pour visiter les commerces de la gare.

Notre camion arrive enfin ; il nous ramène à la base, et nous reprenons notre vie militaire. Notre présence est maintenant banalisée et rien ne nous différencie vraiment des autres soldats, si ce n'est une petite bande bleue que nous portons à l'épaulette de notre veste. Nous recommençons le travail après le déjeuner ; Paul propose des rotations de postes afin que nous n'ayons pas les mêmes tâches qu'au cours de la semaine précédente. Moi, je me sens bien à l'ombre, sous mon hangar, et je ne bouge pas ; nous nous sommes reposés pendant le Chabat, nous interpellons cordialement Samuel et Droopy et reprenons avec entrain notre labeur. Paul nous dit que le commandant de la base est très content du travail effectué par les Volontaires, ce qui nous fait plaisir.

Pendant le dîner, je discute avec une Volontaire américaine, originaire de New York ; je ne comprends pas très bien ce qu'elle fait parmi nous, apparemment elle attend qu'on lui donne du travail, elle vient uniquement pour les repas, en uniforme, et loge dans un hôtel de Beer Sheva ; elle est dynamique, elle rit sans arrêt, et elle m'invite à venir jouer au tennis avec elle sur le court de son hôtel ; sa situation paraît un peu fantaisiste, mais elle est très sympathique et d'une bonne humeur communicative.

Le soir est prévue une sortie à Beer Sheva, car nous devons assister à un festival international de danses folkloriques ; nous rejoignons en taxi un centre de loisirs où nous nous mêlons à la foule. Nous croisons des danseurs dans leurs costumes traditionnels ; puis nous nous installons sur nos chaises, juste devant la scène ; je me retrouve entre David et Myriam. Nous voyons défiler des danseurs israéliens, français, américains, russesÄ

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La semaine de travail qui débute va être rude ; Samuel m'a repéré et au lieu de me laisser à l'ombre du hangar avec les autres Volontaires, il m'entraîne au fin fond de la base. Là, avec trois autres militaires israéliens, nous déchargeons d'un semi-remorque des barils remplis de deux cent-vingt litres d'huile que nous empilons sur quatre rangées de hauteur ; nous sommes en plein soleil, il fait très chaud, et je travaille torse nu ; à quelques dizaines de mètres, derrière les barbelés, je vois vaciller sous le soleil le paysage de pierres blanches. A un moment apparaît dans le ciel une escadrille d'avions blancs. Je vois arriver la fin de la journée avec satisfaction. Après le dîner, je m'installe devant les chambres avec d'autres Volontaires et nous commençons à discuter ; tout à coup surgissent Anne et Sandrine : elles sont invitées à aller en ville par des soldats et elles proposent à Myriam de les accompagner ; Myriam semble hésiter, se tourne vers moi, puis leur demande si je peux venir. Les trois filles partent se renseigner pour savoir s'il y a assez de place dans la voiture, et j'attends le verdict en fumant une cigarette ; elles reviennent et m'annoncent que c'est d'accord, le militaire fera deux voyages ; nous allons avertir Paul de notre sortie et il nous rappelle que nous devons rentrer au plus tard à minuit.

Notre chauffeur est un jeune d'une vingtaine d'années, sympathique et souriant ; il conduit à toute allure sa Mini anglaise et branche à fond son auto-radio, où se déroule une cassette de Bruce Springsteen. Nous nous installons dans un pub, commandons des boissons et mangeons des pitas que nous remplissons de salade et de frites ; nous sommes en compagnie de six militaires, nous parlons fort à cause de la musique ; Myriam est à côté de moi, elle n'arrête pas de rire. La soirée passe ainsi très vite et nous devons rentrer ; les soldats refusent de nous laisser payer et nous rentrons enchantés à la base.

Le lendemain est une journée sans travail puiqu'est prévue une excursion à Jérusalem ; tôt dans le matin, nous montons dans un car belge en compagnie d'Avi, de Rami et d'Avital, la jeune femme soldat qui nous avait attendus à l'aéroport de Tel Aviv ; David s'installe à côté de moi. Nous passons par une base voisine pour récupérer un autre groupe de Volontaires ; curieusement, nous ne nous mélangeons pas. Le voyage est long, car le bus roule très lentement. Enfin, nous arrivons à Jérusalem, où toute la journée, une femme soldat nous servira de guide ; nous commençons par visiter les monuments consacrés à l'holocauste ; dans une ambiance pesante, nous pénétrons dans un bâtiment sombre ; des glaces reflètent des lueurs de bougies, des photographies d'enfants sont affichées aux murs, tandis que des voix enregistrées égrènent les noms des jeunes victimes de la barbarie nazie ; à la sortie, une femme s'effondre en larmes. Nous entrons dans un autre bâtiment ; le sol est fait de six millions de petits carreaux, représentant les morts du génocide, et de plaques portant les noms des camps d'extermination allemands ; au fond de la salle brûle une torche ; un rabbin s'avance et d'une voix profonde entame un saisissant chant mortuaire. Enfin, nous regardons une exposition, où des photographies, des journaux, des textes, des films évoquent les années noires ; il est impossible de décrire notre émotion par des mots.

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Nous regagnons le bus en silence ; nous démarrons et roulons jusqu'à une Maison du Soldat où nous devons déjeuner ; nous pouvons soit manger un repas chaud à l'intérieur, soit pique-niquer dans un parc ; je choisis la seconde solution. Puis nous repartons pour la Knesseth, le Parlement israélien ; nous trouvons là un groupe d'une quinzaine de manifestants qui protestent contre le chômage ; ils crient des slogans et frappent leurs pancartes avec des bâtons ; à quelques mètres d'eux attendent des Policiers débonnaires. Le car nous amène ensuite sur une colline à proximité de l'Université, d'où nous pouvons voir toute la ville ; notre guide nous fait remarquer les points intéressants, comme le Mont des Oliviers ou la brillante Mosquée d'Omar ; puis nous nous arrêtons sur la Colline des Munitions où de violents combats ont opposé en juin 1967 les soldats israéliens et jordaniens ; nous visitons un musée consacré aux parachutistes israéliens tués au cours des affrontements. Enfin, nous partons pour la vieille ville ; pour des raisons de sécurité, Paul nous demande de rester bien groupés ; Avi et Rami, leurs armes à la main, nous encadrent.

Nous nous engageons dans un dédale de ruelles très propres, bordées de nombreux magasins et entrons dans une galerie marchande pimpante ; notre guide nous explique que le maire de Jérusalem fait beaucoup d'efforts pour rénover la vieille ville et attirer des populations jeunes. Ensuite, nous avons quartier libre pendant trois quarts d'heure ; alors que je suis en train de choisir des cartes postales, Myriam s'approche de moi et me dit qu'elle a soif ; nous cherchons en vain une fontaine, puis je vois Rami et je lui pose la question ; il nous amène alors dans une boutique de tableaux où la commerçante nous offre gentiment des verres d'eau.

Nous nous rassemblons et nous dirigeons à pied vers le Mur des Lamentations ; je me sépare de Myriam, puisqu'il existe un côté distinct pour les hommes et les femmes, et Jacques m'invite à rejoindre au pied du Mur une dizaine de Volontaires pour m'associer à une prière. Je remarque dans les interstices de la paroi des petits bouts de papier, sur lesquels les fidèles inscrivent leurs v“ux. Nous jetons un dernier coup d'“il sur le site majestueux puis remontons dans le car et repartons pour Beer Sheva.

Le soir après le dîner, Myriam me demande si je veux aller me promener avec elle dans la base ; nous marchons en devisant, et sans faire attention, nous nous dirigeons vers les entrepôts ; aussitôt, nous sommes interpellés par deux soldats en faction, le doigt sur la gâchette de leurs fusils ; ils nous font comprendre que la nuit tombée, nous n'avons pas le droit de venir de ce côté de la base. Nous poursuivons alors notre promenade sentimentale en remontant vers les réfectoires.

Le lendemain matin, je m'installe sous un hangar en compagnie d'autres Volontaires, et nous commençons à étiqueter des boîtes d'huile américaine ; ce travail est tranquille, mais j'ai à peine le temps de me réjouir que surgit un militaire israélien qui me dit de venir avec lui, car un nouveau semi-remorque à décharger est arrivé ; je me retrouve sous le soleil en compagnie du jovial Samuel ; nous nous entendons bien même si son anglais se limite à " good " et " no good " ; de temps en temps, il me dit de pousser un bidon pour rectifier sa position, et je n'arrive pas à le faire bouger à cause de son poids, ce qui fait rire mon acolyte ; celui-ci surveille attentivement ma consommation d'eau et me montre régulièrement le jerricane. Je passerai ainsi une semaine éprouvante, en consacrant mes journées aux bidons et mes soirées à Myriam.

Le samedi, vers quatorze heures, Myriam et moi sommes appelés par un militaire ; la voiture du camionneur qui accepte de nous héberger pendant le Chabat est arrivée et nous attend à l'entrée de la base. Notre hôte, René, parle le français, par contre son fils qui l'accompagne ne fait que le comprendre. Nous nous enfonçons dans le désert ; nous quittons la route principale, et nous arrivons tout à coup dans un village, une série de petits pavillons tous entourés d'un jardin avec des arbres, des fleurs et une pelouse ; nous sommes accueillis par Josiane, l'épouse de René, qui nous offre à boire dans le salon, et nous commençons à discuter : ils sont originaires de Tunisie et vivent en Israël depuis trente ans ; derrière leur maison, ils possèdent un terrain agricole d'une vingtaine d'hectares, qu'ils donnent en fermage ; en effet, comme nous ne sommes pas dans un kibboutz, l'agriculture n'est pas communautaire ; mais plusieurs membres de la même famille habitent dans ce village. René m'apprend aussi que régulièrement, il participe à des tours de garde nocturne pour des raisons de sécurité. Nous sortons dans le jardin et nous installons sur des fauteuils à l'ombre des arbres ; René et son fils disparaissent pour aller travailler jusqu'à l'heure du dîner, où nous attend la bonne surprise d'un délicieux couscous. La télévision est allumée ; nous voyons apparaître François Mitterrand, Georges Bush, Margaret Thatcher et d'autres personnalités en train d'assister au défilé militaire du quatorze juillet sur les Champs Elysées, à Paris ; puis nous nous couchons.

Le lendemain après-midi, René nous amène à la piscine, ainsi que son fils ; nous restons un long moment à paresser au soleil, puis nous rentrons ; nous retrouvons René en train de jouer à la belote avec des amis ; Myriam et moi partons nous promener à travers champs, puis nous rejoignons la maison, où deux jeunes couples sont venus prendre l'apéritif. Après le dîner, nous nous installons devant la télévision où est diffusée une émission de variétés ; le fils sort avec des amis à Beer Sheva, et nous propose de venir avec lui ; mais nous préférons aller dormir.

Le dimanche matin, nous sommes réveillés vers six heures ; nous remercions chaleureusement Josiane pour son hospitalité puis grimpons dans la cabine du camion de René, qui nous ramène à la base. Nous retrouvons David et Michel en pleine forme. Peu à peu arrivent les autres Volontaires et nous entamons notre dernière semaine de travail ; pour moi, elle sera moins difficile que la précédente : il n'y aura qu'un seul semi-remorque à décharger ; le reste du temps je suis avec les autres sous le hangar, où nous remplissons d'essence des centaines de jerricanes avant de les empiler sur des palettes de bois.

Le mercredi est organisée une excursion à Massada, similaire à celle de Jérusalem ; nous découvrons les paysages désertiques qui entourent la citadelle romaine, notre guide nous raconte l'installation d'Hérode, puis le suicide collectif des Zélotes qui voulaient échapper aux Romains. Le car nous amène ensuite sur les rives de la Mer Morte, renommée pour ses 270 grammes de sel par litre qui interdisent toute plongée ; après la baignade, nous nous dirigeons vers Ein Geddi, que je ne verrai pas car Myriam est épuisée ; nous restons tous les deux dans le bus et elle s'endort, sa tête posée sur mes genoux.

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Le lendemain soir, au lieu de dîner à la base, nous montons dans un camion qui nous amène à une quinzaine de kilomètres de Beer Sheva : nous sommes invités par des Bédouins. Nous nous installons sous une grande tente, plantée dans le désert, et nous nous asseyons sur des coussins ; nous posons à nos hôtes de nombreuses questions, traduites par Paul : les Bédouins nous racontent leur mode de vie, leurs difficultés de plus en plus grandes à vivre le nomadisme ; ce sont des Arabes, alliés d'Israël, ils servent d'ailleurs dans un corps d'élite de l'Armée, où ils sont employés à la surveillance des frontières ; ils nous servent à boire : du thé, du café, du Coca-Cola, du jus d'orange, puis nous apportent à manger des olives, des pistaches et d'immenses crêpes ; des enfants timides mais curieux nous observent à la dérobée, cachés derrière les plis de la tente ; une jeune fille habillée d'une magnifique robe rouge ramène au campement un troupeau de moutons. Nous prenons des photographies, le chef bédouin nous demande de lui en envoyer des exemplaires et nous donne son adresse - une poste restante, puisque par définition il n'a pas de domicile fixe -. Nous terminons cette soirée pittoresque en admirant le coucher de soleil sur le Néguev puis regagnons la base ; nous sommes très joyeux et le long du trajet chantons bruyamment en claquant dans nos mains ; Jacques et Dominique, un couple de quinquagénaires parisiens, sont particulièrement en verve. Myriam est assise à côté de moi ; je pense soudain que nous n'avons plus que quelques jours à passer ensemble, et je réalise que cela m'ennuie profondément.

Le vendredi matin, je suis réveillé par Rachel ; elle a obtenu l'autorisation de nous quitter prématurément car elle doit séjourner une semaine en Egypte avant de regagner la France, et elle vient me dire au revoir. Nous nous promettons de nous contacter en France cet automne, nous nous embrassons puis je me rendors. Paul n'a pas réussi à trouver de famille pour le Chabat, et je vais rester à la base en compagnie de David et Myriam. Contrairement à ce que nous craignions, ce dernier week-end militaire passera très vite ; je fais de nombreuses parties de dames avec David, et surtout je me consacre à Myriam. Le samedi soir, nous descendons dîner à Beer Sheva ; à notre retour, Rami nous invite à nous joindre à un groupe de soldats ; l'un d'eux joue de l'accordéon, tandis que les autres chantent en hébreu.

Le dimanche, notre dernière après-midi de travail sera consacrée au nettoyage du grand hangar, dans la perspective d'une prochaine inspection. Ensuite, nous allons chez le fourrier pour rendre nos effets militaires, puis nous nous installons dans la salle des fêtes ; arrive le commandant : il nous appelle un par un par nos prénoms et nous donne nos diplômes de Tsahal : " Avec notre grande estime pour sa participation au travail de volontariat en Israël " ; chaque remise est ponctuée d'applaudissements ; nous dégustons après les gâteaux préparés par le cuisinier de la base avant de regagner nos chambrées, où nous inscrivons notre nom et notre adresse sur le Livre Blanc des Volontaires ; Paul nous rend aussi nos passeports. Après le dîner est organisée une soirée dansante.

Nous ne sommes que cinq à regagner la France dès le lendemain car les autres prolongent leur séjour, soit en restant à la base, soit pour faire du tourisme en Israël ; Paul nous réveille très tôt le matin, et nous partons discrètement à bord d'un autocar ; nous passons récupérer d'autres Volontaires dans une base voisine et roulons jusqu'à Tel Aviv. Paul nous quitte à l'aéroport ; nous nous serrons la main avec émotion, et je le remercie. Salut, Paul ! Nous subissons une série de contrôles tatillons avant de déjeuner dans la zone de détaxe ; nous embarquons enfin dans l'avion avec une heure de retard. C'est, très vite, le retour en France avec tous ces souvenirs dans la tête, et le projet d'un autre Volontariat l'été prochain : Hazak !

(A Carole et Richard - Toulouse, 1989)

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Mise à jour : 21 janvier 2009